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Malatia 1915: carrefour des convois de déportés d’après le Journal du missionnaire allemand Hans Bauernfeind

Tessa Hofmann

Méliné Péhlivanian

1 — Présentation

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Le 5 mars 1989, Marlene Petersen nous adressa une copie du journal de son père, Hans Bauernfeind (†1941). De l’été 1914 au 11 août 1915, ce dernier avait en effet remplacé son beau-frère, le missionnaire allemand Ernst J. Christoffel (1876-1955), à la tête de la Christliche Blindenmission im Orient — aujourd’hui Christoffel-Blindenmission im Orient. Ce journal, qu’il a tenu du 22 mars au 30 août 1915, comprend cent trente pages dactylographiées. En nous l’adressant, sa fille nous informa que ce document « était introuvable jusque voici trois ans. Quand il est réapparu, je l’ai lu et j’ai parfois remarqué des formulations assez dures. En le lisant une seconde fois, ces passages en question m’ont encore plus impressionnée, car je me souviens de mes parents comme d’authentiques chrétiens, sincères, justes, aimants et fiables. Je n’avais jusqu’alors jamais douté de la sincérité de leurs propos. Au cours de ma seconde lecture, j’ai été parfois bouleversée — on y trouvait cependant quelques passages positifs, affectueux et bienveillants ».

Témoin oculaire du génocide des Arméniens, Hans Bauernfeind semble en effet s’être refusé, jusqu’à son départ de Turquie, à reconnaître l’importance de ses propres observations. Ses commentaires et ses jugements sont en outre imprégnés des préjugés politiques et du contexte politique de son temps. Il ne nous a cependant pas paru inutile de publier ses observations les plus importantes concernant le déroulement du génocide. Car Bauernfeind était un chroniqueur extrêmement scrupuleux, accomplissant son devoir de témoin avec une rigueur véritablement germanique, y compris lorsque les circonstances ou les réalités du temps contredisaient ses propres convictions.

Dans sa chronique, Bauernfeind décrit les étapes successives de l’extermination des Arméniens de Malatia et note scrupuleusement ce qu’il voit lors de son voyage de retour à Constantinople: la confiscation des armes, l’arrestation, la torture et l’exécution de plus de 2 000 Arméniens de Malatia, le défilé d’au moins 20 000 déportés venus de Sivas et de sa province, et de 5 600 Arméniens de Mezré, ou encore le passage de bataillons de travail, les amélé tabouri.

Pour situer dans le contexte son Journal, nous avons également jugé utile de donner un aperçu de l’histoire de la Christoffel Blindenmission avant et après la période couverte par Bauernfeind. à cet effet, nous avons principalement exploité les publications du fondateur et chef de la mission, Ernst Christoffel, qui fut à son tour témoin oculaire de la dernière phase du génocide arménien entre 1916 et 1918. De ses cinq ouvrages concernant l’Empire ottoman et Malatia (1), nous en avons retenu deux qui se révèlent particulièrement riches pour l’historiographie de Malatia et de la mission «Bethesda»: Aus dunklen Tiefen ( Venant des profondeurs sombres ), Berlin 1921, rapport le plus complet sur le travail humanitaire de Christoffel d’avril 1916 à février 1918, rédigé à chaud, et Zwischen Saat und Ernte ( Entre semaille et récolte ), Berlin 1933, résumé de l’histoire de sa mission auquel il a ajouté, quatorze ans après, quelques détails concernant «Bethesda». Ces ouvrages, publiés par la maison d’édition de la mission, sont aujourd’hui pratiquement introuvables, même dans les grandes bibliothèques allemandes, et méconnus à l’étranger, si l’on excepte une tentative de traduction aux états Unis (2). Il n’y a pas eu de réeditions de ces textes par ailleurs imprimés en caractères gothiques d’avant-guerre, difficiles à lire, surtout pour les lecteurs étrangers.

Outre leurs précieux témoignages sur le génocide des Arméniens, les publications de Christoffel et le Journal de Bauernfeind nous permettent de connaître, presque sans lacunes, l’histoire de la Christlichen Blindenmission im Orient et de sa branche de Malatia — qui passait pour la mission allemande la moins connue de l’Empire ottoman.

L’importance des témoignages de Bauernfeind et de Christoffel est proportionnelle à l’importance stratégique de Malatia dans le déroulement du plan d’extermination des Arméniens. Située sur la route caravanière menant de Samsoun, sur la mer Noire, à Bagdad, Malatia était un point de passage incontournable et un lieu de concentration des déportés arméniens des vilayets nord et nord-est. Ernst Christoffel se souvient: « Malatia était un des lieux les plus horribles[...] La clique au pouvoir à Malatia était plus fanatique et plus sanguinaire qu’ailleurs. Plus tard, alors que dans d’autres villes les missionnaires commençaient à distribuer du pain et de la soupe, je n’aurais jamais pu me permettre la même chose hors de notre mission » ( Tiefen, p. 29).

L’histoire de la «Mission chrétienne des aveugles en Orient»
Les débuts, 1906-1909

En 1904, Ernst Christoffel, fils d’artisans originaires de Rheidt, en Rhénanie, et sa sœur Hedwig († 1959) partirent pour l’Empire Ottoman. Jusqu’à l’hiver 1906, ils dirigèrent, à Sébaste (Sivas), l’orphelinat des arménophiles suisses fondé après les massacres hamidiens de 1894-1896. Christoffel était alors déja en contact étroit avec les représentants du Deutscher Hilfsbund für christliches Liebeswerk im Orient, qui lui proposa, son travail à Sébaste achevé, de l’employer en qualité de professeur à l’ école normale de Mezré, que le Hilfsbund avait récemment fondée. Mais le Hilfsbund ne respecta pas le contrat qui le liait avec Christoffel et confia le poste au méthodiste Sommer, car Christoffel aurait été favorable à une église indépendante de l’ état et aurait eu des problèmes avec M. Lohmann, un des membres du conseil d’administration du Hilfsbund réputé autoritaire (3).

Christoffel, qui souhaitait continuer son travail en Turquie, fut ainsi obligé de devenir missionnaire indépendant. Après une rencontre-clé avec un aveugle, en 1906, lui et sa sœur décidèrent de se vouer désormais entièrement à ces handicapés. « Ils se sont aperçus que l’Orient, sans amour, était incapable de comprendre ses compatriotes. Ils se sont apercus aussi que le christianisme oriental, figé, ne s’occupait pas du tout de ses frères et sœurs aveugles » (4). Son échec avec le Hilfund le poussa à rechercher un champ d’activités spécifique et à travailler en des lieux où il n’aurait pas à subir la «concurrence» d’autres missions allemandes (Hilfsbund et Orientmission) ou américaines.

De petits «cercles d’amis», en Suisse et en Allemagne — composés le plus souvent de vieilles dames célibataires et éduquées — lui procurèrent les moyens nécessaires pour nourrir et soigner dix aveugles. Le 8 janvier 1909, Ernst et Hedwig Christoffel arrivèrent à Malatia, la Mélitène de l’Antiquité, sur le cours supérieur de l’Euphrate. Située dans une plaine allongée et fertile, Malatia comptait à peu près 60 000 habitants, dont un tiers d’Arméniens (5). Les environs étaient à l’époque peuplés en majorité de Kurdes — E. Christoffel désigne du reste constamment cette région sous le nom de Kurdistan. Malatia était le chef-lieu du sanjak du même nom, partie intégrante du vilayet de Dyarbékir, créé lors du redécoupage administratif de 1867.

1909, année de fondation de la mission à Malatia

A l’arrivée des Bauernfeind à Malatia, une famine sévissait dans la ville. Ses victimes étaient surtout les Arméniens, pas encore rétablis quatorze ans après les massacres de 1895. Les trois quarts des maisons arméniennes étaient encore en ruines ( Saat, p. 138). Ernst et Hedwig Christoffel ne commencèrent donc pas, comme prévu, par fonder une mission pour les aveugles, mais se lancèrent immédiatement dans un programme d’aide humanitaire pour les Arméniens nécessiteux, en les aidant à survivre pendant le rude hiver de 1909.

Lors de leur arrivée à Malatia, il y avait déja deux établissements missionnaires dans la ville: les capucins français qui y dirigaient une mission et une école (ils durent quitter Malatia en 1914, au moment du déclenchement de la guerre) (6) et la Danoise Jensine Christine Petersen Oerts Peters (1880-c. 1960), surnommée Mayrig (= «la mère») par les Arméniens, qui y travaillait depuis 1906 en tant que sœur. à l’époque, une petite communauté protestante arménienne, dirigée par le pasteur Dertad Tamrasian (7) y existait déjà. Les autorités avaient cependant interdit à Jensine Petersen de faire la mission; elle continua pourtant à distribuer des Bibles en cachette, y compris au maire de Malatia, Moustapha Agha. Elle n’était officiellement admise que pour diriger une école maternelle, ce qu’elle faisait avec l’aide de deux professeurs et d’une arménienne, Sara Badschi.

À la fin d’avril 1909, alors que tout le monde s’attendait à des massacres contre les Arméniens de Malatia, comme cela se produisit à Adana au même moment, Ernst Christoffel et Jensine Petersen (8) contribuèrent à calmer les esprits en se montrant en public dans la ville ( Saat, p. 65 sqq .). La Danoise et les Christoffel étaient pourtant eux-mêmes en bonne place sur la liste noire de ceux que les organisateurs des massacres envisagés souhaitaient éliminer avec l’aide des bandes kurdes locales. Un appel au secours télégraphique de Christoffel auprès de l’ambassade allemande à Constantinople, demandant la protection du Reich, passa apparemment «inaperçu», puisqu’il fallut attendre six mois pour que le consulat allemand à Alep demande formellement si les « intérêts du Reich » étaient ou non concernés par le cas de Malatia ( ibid .). Cet incident sera mentionné à plusieurs reprises par Christoffel, pour donner un exemple des méthodes de la bureaucratie allemande et démontrer son peu d’intérêt pour les missionnaires (9). C’est en fait l’intervention courageuse d’un capitaine d’infanterie turc qui permit d’éviter un massacre à Malatia ( Saat, p. 70).

Bethesda

En 1921 Ernst Christoffel écrivait rétrospectivement sur Bethesda: « C’était la seule institution de ce genre en Turquie d’Europe et d’Asie, si l’on excepte une institution pour aveugles à Jerusalem, faisant partie d’un orphélinat syrien [...] Notre maison Bethesda devait être un refuge pour ceux qui étaient exclus des autres programmes missionnaires, sans distinction de confession et de race. Tout d’abord, c’est des aveugles que nous nous sommes occupés. Mais comme personne n’était renvoyé, il y avait chez nous aussi des estropiés, des débiles mentaux et des orphelins qui n’avaient vraiment plus personne [...] La “famille de Bethesda” était une societé mixte: il y avait de tout [...], des gens en pleine santé et des malades, des Arméniens, des Turcs, des Kurdes et des Syriens » ( Tiefen, p. 6). Pour cette mission pas comme les autres ( Hilfsbund et Orientmission ), l’aide aux Arméniens n’était pas prioritaire.

Une veuve turque avait vendu sa maison aux missionnaires, tandis que le grand terrain autour avait été mis à leur disposition par le pasteur Tamrasian, leur procurant ainsi des surfaces cultivables. « Notre maison se trouvait à dix minutes du centre-ville, tout à fait isolée [...] Mais nos contacts avec la ville étaient quand même très fréquents » ( Saat, p. 152).

Deux problèmes pesèrent dès le début sur le sort de la mission: le manque permanent d’argent et l’isolement. La mission allemande la plus proche se trouvait à une journée de route au nord-est, à Mezré (10). Il s’agissait d’un établissement du Hilfsbund, dirigé par le pasteur Ehmann — jusqu’à la fin de la guerre la plus grande mission allemande dans l’Empire ottoman ( Saat, p. 178). Un orphelinat suisse, qui passait pour une institution allemande, se trouvait à quatre journées au nord-ouest.

En temps de guerre, l’absence de bureau de poste allemand à Malatia posait également de graves problèmes. Les contacts télégraphiques ou postaux de «Bethesda» avec l’ambassade d’Allemagne à Constantinople ou avec les cercles d’amis en Allemagne étaient désormais à la merci du bon vouloir des postiers turcs ou soumis au passage occasionnel de soldats allemands ( Tiefe, p. 70), les voyages à cheval, à mulet ou en calèche étant, notamment en hiver, très dangereux dans ces régions montagneuses.

Malgré tout, on songea dès 1913, devant le succès de la mission, à la fondation d’une seconde filiale. « Mais il y avait une deuxième raison: dès le début notre travail visait les musulmans » ( Saat, p.96). Christoffel envisageait alors d’établir à Dyarbékir un autre établissement, comme un défi à relever pour tout bon missionnaire. Après un premier voyage sur place, en 1913, il constatait que « La population musulmane de là-bas passait pour extrêmement fanatique et la population arménienne-apostolique pour particulièrement hostile à tout effort missionnaire. Certes, il y existait déja une petite communauté arménienne-protestante dépendant de l’ American Board, mais toutes les tentatives visant, côté allemand ou américain, à la fondation d’une mission avaient échoué. D’après mes informations, c’était à cause de l’opposition de l’évêque arménien. En 1898, le docteur J[ohannes] Lepsius y recueillit 100 orphelins des massacres. Mais à la fin de la même année, sa maison fut fermée sur l’ordre du gouvernement turc. En avril 1900, Lepsius envoya le pasteur von Bergmann pour y préparer la fondation future d’une mission Lepsius. [Mais] Bergmann mourut la même année de la fièvre typhoïde [...] C’était à cause de l’absence même de toute entreprise missionnaire en ville que nous avions décidé d’y aller [...] Le vali de Dyarbékir, un Turc bien instruit, se montrait très favorable à notre projet » ( Saat, p. 97)

Ce premier voyage de reconnaissance fut suivi d’un second, en juillet 1914, moins encourageant encore. A Dyarbékir régnait à ce moment-là le préfet Réchid bey qui, « au cours des horreurs arméniennes de l’année suivante [...], fit preuve d’une cruauté sadique » ( Saat, p. 98). Malgré une entrevue humiliante avec Réchid bey, Christoffel n’abandonna pas son projet de mission à Dyarbékir, car « Les valis viennent et s’en vont. » ( Saat, S. 98).

Il décida rapidement de partir par bateau, via Alep et Beyrouth, pour l’Allemagne, où il escomptait trouver l’aide financière et organisationnelle nécessaire pour l’établissement futur à Dyarbékir. Mais arrivé à Alep, il apprit que la guerre avait éclaté. Christoffel continua néanmoins sa route pour faire son service dans l’armée allemande: il fut d’abord incorporé dans le service sanitaire, puis en qualité d’aumônier dans un hôpital militaire, à Ahrweiler.

Après son départ, le 3 juillet 1914, Bethesda passa sous l’autorité de son beau-frère, Hans Bauernfeind, qui avait épousé sa sœur Hedwig en 1913. Outre le couple Bauernfeind, un troisième missionnaire vivait à Bethesda, le professeur aveugle Betty (ou Betti) Warth. à cette époque, la «famille de Bethesda» comptait quatre vingt-cinq personnes — apparemment pour la plupart des Arméniens. En août 1914, soixante «pensionnaires», qui avaient encore de la famille, furent renvoyés chez eux par Bauernfeind à la suite de la crise financière qui secoua la mission du fait de l’inflation. Dans son Journal, celui-ci nous révèle qu’il fut réprimandé par Christoffel pour avoir pris cette mesure: « à l’époque on me faisait des reproches pour ce radicalisme » ( Journal, p.100).

L’année 1915

En 1933, en jetant un coup d’œil rétrospectif sur l’anéantissement des Arméniens, Christoffel écrivait: « De quelle façon un missionnaire allemand devait réagir? Les Arméniens étaient plus particulièrement les cibles de notre travail missionnaire; les Turcs étaient nos alliés. Les torts sont des deux côtés. Le peuple arménien, le plus faible et menacé d’extermination, n’était pas, en grande majorité, révolutionnaire. Celui qui les aidait se trouvait en contradiction avec la politique gouvernementale. Pleinement conscient de cette contradiction, je me suis mis au service des Arméniens persécutés. J’aurais fait la même chose pour les Turcs, s’ils avaient été persécutés ». ( Saat, p. 278)

L’absence, en 1915, de Christoffel — surnommé «Hayrik» (= le Père) par les Arméniens — semble avoir été fatale à la mission. Son remplaçant, Bauernfeind, avait les plus grandes difficultés à distinguer, en ces temps de guerre et de confusion, victimes et meurtriers. Tiraillé entre loyauté politique et humanisme chrétien, il prit souvent le parti de la fidélité à l’alliance germano-turque. Ses préjugés antiarméniens nuisaient à sa capacité de jugement, tandis que sa foi aveugle en l’autorité et son manque de courage civique l’empêchaient d’agir. Il était la mauvaise personne, au mauvais endroit. Issu d’une vieille famille de pasteurs, Bauernfeind faisait déja partie du «cercle d’amis» de la mission de Christoffel avant son mariage avec Hedwig Christoffel. Pour diriger une mission isolée en Orient, de surcroît en pleine guerre et dans un contexte politique assez confus, il lui manquait tout simplement la formation et très souvent aussi la clairvoyance et l’expérience. Bauernfeind maîtrisait le français, écrit et parlé, savait un peu de turc et apparemment mieux encore l’arménien. Dans ses relations avec les fonctionnaires turcs, il se servait du reste le plus souvent de traducteurs arméniens.

Son obéissance aveugle limitait sa disponiblité à l’égard des victimes. Il refusait ainsi d’accueillir les enfants arméniens fuyant les convois de déportés et n’hésita pas à renvoyer ses anciens pensionnaires de Bethesda sur les chemins de la déportation. D’ailleurs peu de déportés ou d’habitants de Malatia ont réussi à parvenir jusqu’à la mission, car celle-ci était surveillée par un gendarme. Les Bauernfeind ne se plaignaient pas de cette isolement, car ils échappaient ainsi aux quémandeurs, dont ils pensaient, ou faisaient semblant de penser, qu’il était de toute façon impossible de les aider matériellement ou en intervenant officiellement.

Bauernfeind intervint toutefois auprès des autorités turques en faveur des Arméniens protestants de Malatia, mais en vain. Le 9 juin 1915, il protesta, sans plus de succès, auprès du kaïmakam d’Arha (11), qui remplaçait en ce moment le mutessarif de Malatia, dans une lettre écrite en francais, contre la torture et l’assassinat des prisonniers arméniens. Dix jours plus tard, il acquit la preuve que durant la nuit on enterrait sur le terrain de la mission les corps des Arméniens tués. Ces expériences et le fait que les prisonniers et soldats arméniens des bataillons de travail «disparaissaient» dominent les notes prises par Bauernfeind durant la première moitié de juillet 1915. Il y évoque plusieurs fois un « meurtre judiciaire de masse, scrupuleusement organisé par avance » ( Journal, p. 61) dont le gouvernement turc était responsable. Mais, influencé par les fonctionnaires turcs, notamment par le mutessarif de Malatia, il perdait très vite cette clairvoyance momentanée. Même le rapport de la missionnaire américaine Mary L. Graffam, qui avait volontairement accompagné les déportés de Sivas, lui fournit l’occasion de dédouaner le gouvernement turc de ses responsabilités. Celle-ci rapportait en effet des faits relatifs aux convois venus de Sivas à Malatia qui n’avaient pas, selon lui, de caractère dramatique — elle ne fut d’ailleurs pas admise à accompagner les convois jusqu’à Ourfa.

Bauernfeind et sa femme désiraient quitter au plus tôt Malatia et leurs responsabilités. Le 7 juillet 1915, Bauernfeind écrivait: « à part notre misère financière, qui rend un autre hiver ici impossible, nous sommes en danger en tant que témoins oculaires et, de plus, dans un état d’âme impossible. Et de toute façon, après avoir vu tout ça, notre travail ici est accompli. Il est maintenant de notre devoir d’aller en Allemagne pour y être témoin de la vérité » ( Journal, p. 54). La peur du « danger russe » aurait été un motif supplémentaire.

Mais le plus grand obstacle pour un départ immédiat constituait la «famille de Bethesda». En juillet 1915, après les premiers massacres de Malatia, Bauernfeind envisageait d’envoyer ses pensionnaires à Mezré, dans la mission du pasteur Ehmann du Hilfsbund. Ayant appris que les Arméniens de Malatia étaient déportés à Ourfa — il n’apprit que plus tard que Ourfa ne serait pas la destination finale —, il proposa au mutessarif de Malatia de transférer lui-même ses pensionnaires jusqu’à Ourfa. Les autorités turques ne toléraient cependant plus la présence de voyageurs européens sur les parties sud des routes de la déportation. Les missions du Hilfsbund, à Mezré et Marach, refusèrent télégraphiquement d’accueillir les pensionnaires de Bethesda, craignant elles-mêmes que leurs maisons fussent fermées. Fin juillet, la direction de la Christliche Blindenmission ordonna apparemment de disperser la «famille de Bethesda». Le 29 juillet 1915, Bauernfeind notait sur un ton resigné: « S’il est impossible de voyager par Mezré et Ourfa ou de placer nos pensionnaires à Mezré, il nous faudra partir le plus vite possible pour Constantinople pour faire le nécessaire auprès de l’ambassade. Il nous apparaît que c’est à présent notre tâche la plus essentielle, car là-bas ils ignorent tout de ce qui se passe à l’intérieur. Mais que vont devenir nos aveugles et nos malades? Les renvoyer tous, comme Mme le Dr. Schrœter nous l’a écrit aujourd’hui, est facile à dire. Il serait plus charitable de les tuer tous. Si nous ne parvenons pas à les loger à Mezré ou ailleurs de manière sûre, nous ne pourrons pas partir. Mais, malgré tout, il nous faut partir, car nous ne recevons plus d’argent et nous ne pouvons presque plus supporter de rester ici, de se taire au milieu de toutes ces horreurs et d’être obligés de tout voir les bras croisés, alors qu’à l’extérieur on ne sait rien de tout cela » ( Journal, p. 96).

Le 31 juillet, Bauernfeind reçut encore un ordre télégraphique de Christoffel lui enjoignant de « Renvoyer tout de suite tous les pensionnaires! » ( Journal, p. 100) Il restait alors vingt-deux aveugles et orphelins à Bethesda ( Journal, p. 98). Ceux qui avaient été renvoyés chez eux par Bauernfeind dès 1914 partagèrent le sort de tous les autres déportés arméniens. Des soixante personnes renvoyées en 1914, six ont survécu au génocide. Christoffel écrivait en 1916: « Elles avaient été tuées, étaient mortes de faim ou disparues. Des six [survivants], trois sont revenus à Bethesda. En ce qui concerne les autres, j’ai eu peu de nouvelles. Mariam Badschi l’estropiée est morte de faim, le petit aveugle Levon aussi [...] Il paraît que l’aveugle Chattun fut noyée dans le lac Güldjuk. Le Güldjuk est un lac de montagne, près de Mezré, dans lequel on a noyé des milliers d’Arméniens » ( Tiefen, p. 16).

Le 31 juillet — jour où il reçut le télégramme de Christoffel —, le mutessarif proposa de sauver leurs pensionnaires à condition que le couple Bauernfeind reste sur place, à Malatia ( Journal, p. 98). Comme le couple Bauernfeind refusa, le mutessarif annonça la déportation de tous les Arméniens de sexe masculin séjournant à Bethesda, y compris les aveugles. Pour le contenter, Bauernfeind n’hésita pas à lui sacrifier « le seul garcon non aveugle et pas trop petit » ( Journal, p. 105).

Quoique qu’édifié par les parjures précédents des fonctionnaires turcs, Bauernfeind quitta Malatia le 11 août 1915 avec sa femme, M lle Warth, Miss Graffam et leurs protégés arméniens de Sivas, la vieille femme du pasteur «Pampisch» (12) et le jeune professeur Lévon: « Il nous paraît à présent des plus naturel et des plus sûr de faire confiance au mutessarif et au gouvernement. Nous ne craignons pas qu’il arrive quelque chose ici. C’est la meilleure solution, même pour notre maison et nos biens » ( Journal, p. 103). Bauernfeind et le mutessarif étaient convenus que jusqu’au retour du «directeur» Christoffel, Bethesda serait dirigé par Makrouhi, veuve de leur collaborateur assassiné Garabèd, et par le professeur des non voyants, l’aveugle arménien Khorèn.

Bauernfeind et sa suite voyagèrent dans deux voitures, accompagnées — probablement pas par hasard — par des officiers turcs qui se rendaient également à Constantinople. Bauernfeind était porteur d’un sauf-conduit, signé par le mutessarif, lui permettant également d’avoir une escorte de deux gendarmes. On les avait préalablement dissuadés de voyager, comme prévu, en passant par Marach: « [...] Le voyage par Marach est actuellement trop dangereux, car il n’y a pas de Saptieh fiables. On a [donc] décidé d’abandonner ce projet de parcours. Nous partirons, si Dieu le veut, en voiture [...] par Sivas, Césarée pour rejoindre le chemin de fer de Bagdad » (le 6 août 1915).

Le retour de Christoffel: 1916-1918

En quittant Bethesda en été 1914, Christoffel croyait sa mission « tombée entre de bonnes mains » ( Saat, p.3). Sa sœur Hedwig, elle-même surnommée Mayrik («mère» en arm.), était également une femme expérimentée dans ce genre d’activités. En 1912, elle avait déja une première fois dirigé la mission à sa place, lorsque Christoffel était allé faire des conférences en Allemagne. Mais le Journal de Bauernfeind révèle que cette femme experimentée et indépendante était en fait totalement soumise à son mari et partageait ses préjugés. Christoffel n’avait apparemment pas encore apprécié l’incompétence de son beau-frère. Du fait de la censure militaire et de communications perturbées, ce n’est qu’en septembre 1915, à München-Pöcking — c’est-à-dire après le retour du couple Bauernfeind —, que Christoffel fut informé des détails dramatiques de la situation à Malatia, dans la mesure où les Bauernfeind avaient compris la portée de leurs observations ( Saat, p. 118). Après avoir entendu leur rapport, Christoffel adressa sa démission au ministère de la Guerre allemand pour pouvoir retourner au plus vite à Malatia.

à la fin de janvier 1916, il parvint à Constantinople, où il fut obligé de séjourner un mois avant d’obtenir les passeports nécessaires pour le voyage «à l’intérieur». Il reçut le passeport habituel (teskere), mais était également — seul européen dans ce cas — muni d’une autorisation spéciale du ministre de la Guerre, Enver pacha ( Saat, p. 118). Le 8 avril 1916, après vingt-et-un mois d’absence, Christoffel rentra à Bethesda.

Il y découvrit une communauté désemparée de trente personnes ( Tiefen, p. 28), qui l’accueillit en disant: « Si tu avais été présent, les choses se seraient passées autrement » ( Tiefen, p. 14). C’est grâce au maire de Malatia, Moustapha agha, que Bethesda existait encore ( Saat, p. 120). Mais Moustapha Agha n’avait pas pu empêcher le pillage, par les femmes des autorités locales, de l’équipement et notamment des fourneaux de la mission ( Tiefen, p. 19). Christoffel constatait: « Parmi toutes les missions allemandes de Turquie, c’est celle de Bethesda qui a subi le plus de dommages » ( Tiefen, p. 17). Au début du mois d’août 1915, les biens fonciers du pasteur Tamrasian cédés à la mission avaient déjà été confisqués. Cette terre labourable de grande importance pour l’approvisionnement de Bethesda servit jusqu’en été 1918 de champ de manœuvre pour l’armée turque ( Tiefen, p. 33).

En janvier 1916, le mutessarif avait ordonné l’arrestation et l’assassinat du professeur des aveugles et directeur par intérim de Bethesda, Khoren. Averti de cette décision, il avait été, en compagnie de tous les jeunes arméniens mâles de Bethesda, trouver refuge auprès du maire Moustapha Agha ( Tiefen, p. 14), qui parfois hébergeait jusqu’à quarante Arméniens ( Tiefen, p. 67). Le retour inopiné de Christoffel obligea le mutessarif à agir vite. Le matin même de son arrivée, le mutessarif fit évacuer par force Bethesda pour en faire officiellement un hôpital militaire pour les malades du typhus, quoique la maison fût mal adaptée à ce genre d’installations sanitaires ( Tiefen, p. 14).

Christoffel prit immédiatement une décision courageuse: il fit revenir de la ville les pensionnaires chassés et les logea dans les couloirs de la mission. Les six mois qui suivirent furent émaillés par des affrontements permanents avec le mutessarif, lesquels ne prirent fin qu’après la mutation de celui-ci à l’automne de 1916 ( Tiefen, p. 20). Le mutessarif avait menacé de faire emprisonner Christoffel et de déporter ses protégés ( Tiefen, p. 20), mais en fut empêché par une intervention de l’ambassade allemande et des amis turcs de la mission. Son successeur se lia même d’«amitié» avec la mission ( Tiefen, p. 22). Concernant le mutessarif en poste en 1915, il existe une grande différence d’appréciation entre le jugement de Christoffel et celui de Bauernfeind. Alors que Bauernfeind le dépeint comme un « ami chaleureux des Allemands », Christoffel le qualifie de « membre d’une clique anti-allemande [...] hostile envers les Allemands et les chrétiens » ( Saat, p. 20). Bauernfeind considérait le plus souvent que les crimes commis contre les Arméniens de Malatia n’étaient pas dus au mutessarif, mais à son adjoint ou au commandant adjoint de la Gendarmerie.

Jusqu’ à son départ forcé en 1919, Christoffel se consacra au sauvetage des Arméniens rescapés du génocide. Exceptés ceux qui s’étaient convertis à l’islam, tous les Arméniens de Malatia furent déportés dès le 11 août 1915, le jour même du départ des missionnaires étrangers de la ville ( Journal, p. 109). Mais des colonnes de déportés venus du nord — « quelques milliers » d’enfants et de femmes — séjournaient encore à Malatia ( Tiefen, p. 29), où ils vivotaient dans des conditions extrêmement pénibles. Un deuxième groupe, qui trouva refuge à Bethesda, comprenait des jeunes Arméniens provenant des environs de Malatia: « Dans les montagnes [du sud de Malatia] vivaient alors des milliers d’Arméniens dispersés en tant qu’esclaves, odalisques et qui faisaient parfois, dans des familles de bonne volonté, partie de la famille. Ceux qui avaient réussi à fuir, souvent au péril de leur vie, venaient chez nous » ( Tiefen, p. 28). Plus de vingt Arméniens évadés vivaient ainsi sous le toit de Bethesda ( ibid. ).

Pendant un an et demi, Christoffel travailla sans collaborateurs allemands. Au cours de l’été 1917, sa nièce Hildegard Schuler arriva pour l’assister. Pour mener à bien son travail, elle avait préalablement suivi des cours de pédiatrie, d’assistance aux aveugles et de turc. Mais un an plus tard, au cours de l’automne 1918, elle fut, à l’âge de 22 ans, victime de l’érysipèle. Le manque d’argent, l’inflation, une épidémie de choléra qui se déclara durant l’été de 1916, le manque de combustibles, de vêtements, d’animaux domestiques — surtout d’une vache —, et de terres cultivables créèrent des difficultés permanentes. Il rapporte à ce sujet: « Notre maison est suffisante pour héberger cent personnes au maximum, et ça d’après les mœurs orientales. Ce qui veut dire qu’avec cent pensionnaires notre maison est déja surpeuplée. Mais le nombre de nos protégés dépassa rapidement les deux cents, pour monter jusqu’à deux cent quarante personnes, sans compter les réservataires. Accueillir plus était absolument impossible. Moustapha Agha nous avait prêté trois tentes qu’on avait montées dans notre jardin — nous avions ainsi un peu plus de place en été. Bethesda se transforma de la sorte en asile pour beaucoup de persécutés et en situation difficile. Mais en considérant la misère sans bornes [qui régnait] autour de nous, nos activités étaient largement insuffisantes. Il nous aurait fallu nourrir non pas des centaines mais des milliers [de personnes] » ( Tiefen, p. 30). Selon les estimations de Christoffel, près de mille femmes et enfants arméniens furent sauvés dans les années 1916-1918 grace à Bethesda ( Tiefen, p. 114).

Après l’armistice de novembre 1918, les rescapés arméniens furent autorisés à retourner chez eux. Mais cela n’était pas sans risques: nombre d’Arméniennes furent violées ou assassinées en rentrant chez elles. Quoi qu’il en soit, la plupart des Arméniens quittèrent à ce moment-là Bethesda ( Saat, p. 122). Sur l’ordre de la commission interalliée siégeant à Constantinople, tous les Allemands furent expulsés de l’Empire ottoman, y compris les missionnaires. Le 6 février 1919 Christoffel reçut un troisième décret d’expulsion, qui fut le décret final. Trois jours plus tard, il quitta définitivement Malatia, accompagné de ses trois enfants adoptifs, rebaptisés Heinz, Otto et Liesel, ainsi que du professeur des aveugles, Haïganouch. Il gagna Constantinople en bateau, par Samsoun. « J’ai pu, écrit-il, échapper à l’internement sur un bateau turc grâce à ma fuite auprès d’une famille arménienne de ma connaissance » ( Saat, p. 125). Un peu plus tard, il fit office de pasteur évangélique dans le camp d’internement de Constantinople, puis durant la traversée de trois semaines pour Bremerhafen. Il fut néanmoins obligé d’abandonner sur place deux de ses trois «enfants adoptifs», les Arméniens Heinz et Otto: seul Liesel partit avec lui pour l’Allemagne grâce à l’aide d’Arméniens ( Tiefen, p. 108). Ils y arrivèrent en juin 1919 (13).

Les protagonistes de Malatia, 1915-1919
Les personnalités arméniennes

K horen (Choren), lui-même presque aveugle, était professeur des aveugles de Bethesda. Il servait à Bauerfeind de traducteur lors de ses entretiens avec les autorités turques. Du départ de Bauernfeind, en août 1915, à l’arrivée de Christoffel, en avril 1916, il dirigea la mission avec Makrouhi.

Khosrov effendi Kéchichian (Kescheschian), pharmacien à Malatia, comptait au nombre des proches des missionnaires de Bethesda. Il faisait partie de la direction de la Fédération révolutionnaire arménienne de Malatia. Il fut parmi les premiers Arméniens de Malatia à être arrêtés, le 26 mai 1915, sous prétexte qu’il aurait caché un fusil. Après la remise d’un fusil spécialement acheté, il fut libéré. Mais le 29 mai 1915 il fut cité de nouveau: « Il restait dans son lit, malade et angoissé, [...] bref il ne faisait point preuve de virilité » ( Journal, 29 mai 1915). Bauernfeind intervint en faveur de son «ami de la maison» après sa seconde arrestation, mais le muhasebedschi (conseiller à la Chambre des comptes) réussit à le convaincre que Khosrov était en vérité un révolutionnaire dangereux qui ne méritait pas qu’il intervienne. « On ne peut avoir confiance en personne... » ( Journal, 3 juillet 1915).

Sous la torture Khosrov indiqua « un lieu à Baboucht [...] où des armes auraient été cachées. On l’y emmena et on creusa en vain pendant quatre heures. On dit de plus que Khosrov aurait pris du poison [...] » ( Journal, 8 juin 1915). Mais sa tentative de suicide échoua et Hans Bauernfeind intervint en sa faveur une dernière fois, en adressant en vain une lettre au gouverneur de Malatia, le 9 juin 1915. Il fut assassiné peu après.

Gabriel effendi était avocat à Malatia et conseiller juridique des missionnaires allemands. En mai 1915, il fut emprisonné. Dans son Journal daté du 29 mai 1915, Hans Bauerfeind indique à son sujet: « En rentrant, j’ai rencontré Gabriel effendi, qui a été libéré sous la condition de remettre un fusil d’ici ce soir. Il cherche à en acheter ou à en louer un, sinon il pense qu’il va à une mort certaine ». Le 31 mai 1915, il ajoute: « Gabriel effendi a remis le fusil de son beau-frère et prétendu qu’il n’en possédait pas lui-même — ce que nous croyons — et fut provisoirement libéré. Mais on exige quand même qu’il remette son fusil personnel. Il a été battu, certes de manière très légère; on lui a donné quelques légers coups sur la tête, mais cela paraît quand même particulièrement brutal, car il a dédié toute sa vie durant ses forces au gouvernement, et les Arméniens le prennent pour un demi-Turc ». Gabriel effendi fut de nouveau arrêté le 13 juin et n’échappa pas, cette fois-ci, au sort qu’on lui réservait.

Garabèd Tchaderdjian était, depuis 1910, le cuisinier et l’intendant de Bethesda. Il habitait la maison de la mission avec sa famille: sa femme Makrouhi, son fils Willy (†1989 aux états-Unis) et sa fille Viktoria. Christoffel attribuait à Garabèd « [...] de grands mérites dans l’épanouissement de Bethesda, grâce à sa fidélité et à son habileté » ( Tiefen, p. 16).

Il fut arrêté et désarmé — il avait été incorporé dans la gendarmerie lors de la mobilisation —, puis libéré, mais fut finalement tué, comme les autres Arméniens de Malatia, en juin 1915. Bauernfeind avait des sentiments ambigus envers Garabèd, comme envers les Arméniens en général: quand il apprit, après la mort de celui-ci, qu’il avait économisé un peu d’argent, au lieu de tout prêter à la mission, Bauernfeind l’accusa d’« avarice indicible », de « cache-cache tout à fait vil » et de « mystification » ( Journal, 5 juillet 1915).

Heinz, Otto et Liesel étaient les trois «enfants adoptifs» de Christoffel, qu’il avait recueillis à Bethesda après son retour, en 1916. Heinz avait, en automne 1919, environ neuf ans. C’était un des frères du collaborateur assassiné de Bethesda, Krikor: « De toute sa famille, nombreuse, seuls lui et sa sœur, qui apparut après notre départ, avaient survécu. En revenant à Malatia, j’avais appris que lui (Heinz) avait gardé les moutons d’un paysan kurde. Je l’ai aidé à sortir de cet esclavage » ( Tiefen, p. 77).

Otto, un petit Arménien de sept ans, fut emmené à Bethesda par une femme turque. Elle l’avait ramassé dans le ruisseau et s’était occupé de lui. « Il avait tout à fait oublié son arménien et se prenait pour un Turc » ( Tiefen, p. 78).

En 1919, Christoffel avait envisagé d’emmener ses enfants adoptifs avec lui, en Allemagne. Mais Otto fut repris par son demi-frère David et resta à Constantinople. Heinz fut enlevé à l’instigation de l’ambassade britannique et du patriarcat arménien, ce que Christoffel estima injuste. La fille du pasteur Bauernfeind nous a cependant appris, dans sa lettre du 1er janvier 1990, que Otto était parvenu plus tard à se rendre en Allemagne où il fut adopté par la sœur de Christoffel — étant célibataire, il n’aurait pu, selon les lois allemandes sur l’adoption, le faire lui-même. Otto Christoffel fut professeur dans un établissement pour aveugles et était, en 1990, retraité à Neuwied.

Liesel, la petite Kurde, âgée de six ans en 1919, qui avait passé presque toute sa vie à Bethesda, fut la seule que Christoffel arriva à prendre avec lui en 1919

Krikor est décrit par Christoffel de la manière suivante: « Krikor était en effet notre valet d’écurie, mais grâce à ses talents, il était devenu notre garçon à tout faire: l’écurie, le jardin, le vignoble et la ferme lui étaient confiés. Il s’occupait en outre de ma chambre personnelle et de moi. Il avait le sang chaud et se mettait parfois en colère, mais au fond de son coeur il était docile comme un enfant, dévoué, avait bon cœur et une âme profonde » ( Tiefen, p. 16 sqq. ).

En 1915, Krikor avait environ dix-huit ans. Le 27 mai de la même année « on l’enregistra comme soldat » ( Journal, 27 mai 1915); le 4 juin, il fut arrêté et emprisonné dans la caserne. Trois jours plus tard, le 7 juin, Bauernfeind réussit à le faire libérer. Mais le 30 juin, Krikor subit le même sort que ses compatriotes de Malatia: lui et les autres soldats arméniens, parmi lesquels son frère de dix-sept ans, furent enfermés dans un han et assassinés juste après.

Le Dr Mikayèl effendi Tchanian, homme d’affaires, frère de Khosrov effendi et marié avec Véronika, faisait partie de la communauté protestante de Malatia. Lui et son fils Mihran furent arrêtés le 7 juin et mis « [...]en prison où cent cinquante personnes étaient entassées dans une seule pièce sans fenêtre ni ventilation [...] » ( Journal 8 juin 1915). Bauernfeind intervint sans succès en faveur du Dr Mikael et de son fils. Tous deux furent assasinés en juin. Véronika essaya de fuir à Mezré, mais fut complètement dépouillée en chemin. Bauernfeind la revit une dernière fois le 13 juillet 1915: elle faisait partie des déportés de Mezré qui passaient par Malatia.

Dertad Tamrazian, pasteur protestant arménien de Malatia, avait toujours étroitement travaillé avec la mission. En juin 1915, il chercha vainement à convaincre Bauernfeind et sa femme d’assister les prisonniers arméniens et de prêcher en prison. « Nous voulons bien croire qu’il a les meilleurs intentions, mais cette entreprise serait, surtout actuellement, infructueuse et impossible » (Journal, p. 32). Comme les autres Arméniens mâles, le pasteur Tamrazian fut arrêté en juin 1915, mais semble avoir échappé à la mort — Bauernfeind le considérait comme perdu. Le consul américain, Leslie A. Davis mentionne en effet, dans son rapport ( La Province, p. 205), un certain « Badveli Dertad Tamzarian » ( sic ), qui l’aidait, en 1916, à soigner les survivants du génocide à Harpout.

Protagonistes turcs

Habèch, un Turc aveugle, fut l’un des premiers pensionnaires de Bethesda. Son appui, surtout dans les moments les plus difficiles, fut de première importance pour la mission. Durant la période des arrestations en masse, en mai et juin 1915, au cours de laquelle il était devenu impossible de faire faire les achats par des Arméniens, c’est lui qui s’occupa de cette tâche. Et pendant la grande famine de 1916/1917, c’est encore grâce aux relations d’Habèch que Christoffel fut en mesure de nourrir ses protégés: « Les relations de notre Habèch nous étaient très utiles. Parmi ses connaissances, il trouvait toujours un boisseau d’orge, un sac de maïs ou une charretée de citrouilles à acheter » ( Tiefen, p. 32).

Quand Christoffel quitta Bethesda, en février 1919, Habèch était déja moribond: quelques semaines plus tard, il mourut de phtisie. En 1921, Christoffel écrivait à son sujet: « Nous garderons toujous de lui un bon souvenir pour son dévouement à Bethesda, même dans les périodes les plus difficiles et malgré la désertion et l’hostilité qu’il eut à endurer de la part de ses compatriotes musulmans » ( Tiefen, p. 15).

Hachim beg était un riche propriétaire foncier turc, voisin de Bethesda, et homme de grande influence à Malatia. Selon Moustapha agha, il fut l’un des « auteurs principaux », des instigateurs, de l’arrestation et du massacre des Arméniens de la ville, car il en tira un grand profit personnel: lui et ses fils s’enrichirent sur le compte des Arméniens assassinés ( Journal, 8 juillet 1915). Rétrospectivement, Christoffel constatait: « C’était une des familles les plus influentes de la ville [...] le père était député et deux de ses fils faisaient partie des chefs de la clique qui mit en scène l’anéantissement des chrétiens de Malatia » ( Tiefen, p. 62).

Le Müfetti?, l’inspecteur délégué par Constantinople, fut un personnage clé dans la mise en œuvre du programme génocidaire à Malatia. Bauernfeind, qui ne le mentionne qu’à deux reprises, semble cependant ne l’avoir jamais compris. Ce fonctionnaire arriva à Malatia lors du changement de mutessarif, et était vraisemblablement un de ces «secrétaires responsables» envoyés par l’Ittihad pour superviser les déportations. C’est en sa présence que les fouilles à domicile, les arrestations, les tortures et le massacre collectif des hommes de la ville se firent. Il fut, conformément à son rang hiérarchique, fastueusement mis en route le 6 juin 1915: à cette occasion, des criminels de droit commun — intégrés dans les bataillons de çete de l’Organisation spéciale — furent libérés.

Le Mouhasebedji (Muhasebeci), conseiller à la cour des Comptes de Malatia est mentionné plusieurs fois dans le Journal de Bauernfeind. Entretenant d’étroites relations avec le missionnaire allemand, le muhasebeci était parmi ceux qui réussissaient toujours à lui faire croire la propagande turque concernant la question arménienne.

Moustapha agha Aziz oglou, le «Bellede reis» ( Belediye reisi ) ou maire de Malatia joua un rôle déterminant dans le sort réservé à Bethesda et à ses pensionnaires. Christoffel le décrit ainsi: « Issu d’une famille distinguée venue il y a longtemps de Bagdad, il était le maire de Malatia [...] Moustapha agha était un vieil ami de Bethesda. Dès le début, il avait favorisé nos activités. Dans maintes situations difficiles, il est intervenu en notre faveur et pour [faciliter]notre tâche, notamment lors des massacres d’Adana, en 1909: il était également question de massacrer les chrétiens de Malatia. à l’époque, Moustapha agha me disait à moi: “ Aussi longtemps que je vivrai, vous êtes en sûreté”. En vérité, son nom figurait avant même les nôtres sur la liste de ceux qu’on voulait assassiner avant le massacre général. Notre évolution tranquille avant la Guerre mondiale aurait été impensable sans son encouragement. Et on était toujours sûr que c’était par la grâce de Dieu que notre mission était comblée par des amis pareils » ( Tiefen, p. 64).

Dès leur arrivée à Malatia, en 1909, les Christoffel purent apprécier les conviction humanistes de Moustapha agha. Son nom figurait sur la liste noire parce qu’il était au nombre « des personnalités turques influentes, connues pour leur engagement pour la paix entre les nations » ( Saat, p. 66). C’est de Moustapha agha que les nouveaux-venus apprirent la nouvelle des « carnages ciliciens ». « Il me raconta [...] qu’il s’était produit en Cilicie, à Adana et dans le Taurus des massacres de chrétiens, qui avaient fait des milliers de victimes chrétiennes. Il avait tendance, comme tous les orientaux, à exagérer, et je ne fus tout d’abord pas tout à fait convaincu. En vérité, son rapport était à la mesure des faits, et la réalité sanglante le dépassait encore » ( Saat, p. 65).

Hans Bauernfeind vécut des situations semblables avec Moustapha agha. Le maire fut toujours le premier, et le seul, à aider les missionnaires allemands à prendre la mesure des événements, notamment au début des persécutions arméniennes, et à s’efforcer de les informer des faits survenus en ville. Mais il se heurta encore une fois à leur scepticisme. Mais, à la différence de Christoffel, et jusqu’à son départ en août 1915, Bauernfeind ne fut jamais en état de reconnaître combien les prétendues prophéties de Cassandre du maire touchaient au plus près la triste réalité. Pire encore, plus les informations et les appréciations du maire étaient conformes à la réalité — en pleine période de préparatifs des déportations et d’anéantissement général des Arméniens —, plus Bauernfeind qualifiait simplement le maire d’aliéné.

Bauernfeind critiquait d’autre part l’attitude philarménienne du maire. Il était d’après lui « [...] complètement sous influence arménienne et avait pris leur parti » ( Journal, 9 juin 1915), tandis que « du fait de sa sympathie pour les chrétiens, il est haï comme un giaour [infidèle] et constamment en danger » ( Journal, 7 juillet 1915). Ce maire intègre, qui voyait clairement quelle catastrophe s’annonçait pour le peuple arménien, ne comprenait pas l’attitude passive des missionnaires allemands. Ses propos comme « Tous les Arméniens attendent de vous leur délivrance » ( Journal, 9 juillet 1915) se heurtaient à l’incompréhension du couple Bauernfeind. Mais Moustapha agha ne se bornait pas à informer les missionnaires, il travaillait lui-même à sauver la vie de nombre d’Arméniens. Après le retour de Christoffel, il le soutint de toutes ses forces pour sauver Bethesda et lui fournit une aide matérielle. Moustapha agha fut assassiné en 1921 de la main d’un de ses fils pour son engagement en faveur des « Giaour ».

Pendant son séjour à Malatia, Hans Bauernfeind connut deux mutessarif. Le premier, un Turc de 57 ans nommé Mouhaff, fut rappelé à Constantinople le 3 juin 1915, à la suite d’une prétendue intrigue du vali de Mezré ( Journal, 21 mai 1915). D’après une autre hypothèse en raison « d’une nouvelle loi qui exige que tous les fonctionnaires soient rappelés à Constantinople pour examen de leurs capacités après vingt-cinq ans de fonction » ( Journal, 28 mai 1915). Jamais Bauernfeind ne rapporte le moindre fait sur l’implication de l’ancien mutessarif dans l’arrestation et les tortures infligées aux Arméniens, qui commencèrent dans une large mesure sous son administration. Il est vrai que celui-ci travaillait à convaincre son «ami» Bauernfeind de la culpabilité des Arméniens et à l’écarter de toute activité en leur faveur: « J’ai parlé avec le mutessarif, en privé, de tous ces incidents. Il m’a impérieusement dissuadé de prendre la défense de quelqu’un. Tout serait en plein accord avec les lois en vigueur [...] » ( Journal, 1 juin 1915). Bauernfeind eut de bonnes relations avec ce mutessarif, qu’il fréquentait, avec sa femme, et qualifiait de «notre mutessarif ». Lors de son voyage de retour en Allemagne, en août 1915, le couple Bauernfeind lui rendit deux fois visite à Constantinople.

Après le départ du mutessarif de Malatia, un bref intérim fut assumé par le kaïmakam de Arrha, qui s’occupa activement de l’organisation des arrestations générales et de l’assassinat des adultes mâles arméniens. C’est donc à lui que Bauernfeind adressa sa lettre de protestation du 9 juin 1915.

Quand, le 20 juin 1915, le nouveau mutessarif arriva enfin à Malatia «i l n’y restait plus guère d’Arméniens libres [...] » ( Journal, 23 août 1915). Ce premier acte du drame arménien avait déjà été achevé à Malatia. Au nouveau venu était confié l’assassinat des prisonniers et des soldats des bataillons de travail, puis la déportation de la population arménienne de la ville.

Le nouveau venu, un Kurde de quarante-cinq ans, arriva avec sa femme et ses cinq enfants de Constantinople. Immédiatement après leur toute première et brève rencontre, Bauernfeind remarque: « Le nouveau mutessarif [...] m’a bien plu. Il ne compte pas parmi les bavards modernes, mais a l’apparence d’être quelqu’un de bien instruit et de sérieux » ( Journal, 22 juin 1915). Après leur deuxième rencontre, Bauernfeind notait, enthousiasmé: « Cette fois encore il nous a bien plu. Sincère, gentil, viril, d’une politesse profonde, instruit et ami chaleureux des Allemands, il est issu d’une noble famille kurde de la région de Mouch » ( Journal, 23 juin 1915).

L’enthousiasme de Bauernfeind pour le nouveau mutessarif ne fut pas amoindri par le fait que c’est sous son administration qu’eut lieu l’assassinat de la population arménienne mâle de Malatia, y compris celui de ses collaborateurs Krikor et Garabèd. Le mutessarif, en bon psychologue, avait facilement réussi à influencer et à embobiner le naïf pasteur ébloui par l’autorité. Celui-ci était sincèrement persuadé que le mutessarif regrettait beaucoup « [...] que le peuple arménien dans son ensemble devait souffrir pour les fautes d’une poignée de coupables, mais jusqu’au jour où tout serait éclairci, la rigueur était la vraie bonté. Il nous prierait instamment de l’aider, de lui dire tout ce que nous pensons et savons. [...] Au nom de la vérité et de la justice, il accomplirait [alors] son devoir » ( Journal, 24 juin 1915). Quelques jours plus tard, les massacres commencèrent. Hans Bauernfeind notait que le mutessarif « [...]en serait presque mort de honte », mais il est entièrement « [...] entre les mains du peuple » ( Journal, 2 juillet 1915).

Le 10 juin 1915, le mutessarif prépare Bauernfeind à la déportation prochaine des Arméniens vers Ourfa en lui débitant une nouvelle histoire de conspiration arménienne. Mais c’est le mutessarif qui inspire de la compassion au missionnaire: « Il semble être très malade. [...] Depuis qu’il est ici, cet homme a l’air épuisé et accablé » ( Journal, 10 juillet 1915). Jusqu’à son départ, Bauernfeind ignora consciemment ou inconsciemment la relation qui existait entre les événements survenus dans la ville et la responsabilité de son homme le plus puissant. « Maintenant les choses se sont encore plus éclaircies: les meurtres en masse et tous les autres crimes de ces derniers jours se sont exclusivement produits durant la période d’intérim du remplaçant et ont été arrangés par celui-ci pendant la grave maladie du mutessarif» ( Journal, 5 août 1915). Son impression finale est tout aussi subtile: « Un fonctionnaire sévère, juste et incorruptible [...] » ( Journal, 11 août 1915).

Le commandant de la gendarmerie de Malatia, Nadin Beg, décrit par Bauernfein comme un « [...] homme fin, délicat, épanoui et quand même sérieux [...] » ( Journal, 26 mai 1915), dirigea l’arrestation et la torture de la population mâle de Malatia jusqu’à sa mutation pour Mezré, le 17 juin 1916. Le 6 août 1915, il revint à Malatia « [...] promu à un grade supérieur » ( Journal, 8 août 1915).

Miss Graffen (de son vrai nom Mary L. Graffam) se présenta à Bauernfeind pour la première fois le 21 juillet 1915. Elle avait travaillé pour la mission américaine à Sivas et avait accompagné les Arméniens de Sivas sur le chemin de leur déportation. A Malatia on lui défendit de continuer son voyage vers Ourfa. Miss Graffam resta donc à Bethesda et était disposée à diriger la mission à la place du couple Bauernfeind pendant leur absence. Mais le mutessarif s’obstina à exiger qu’elle quitte Malatia avec le couple Bauernfeind qu’elle accompagna jusqu’à Sivas, où elle resta pour s’occuper des orphelins arméniens de l’Orphelinat suisse local, alors dirigé par la mission américaine. Le 17 août 1915, Bauernfeind note, de Sivas: « [...] Hier Miss Graffen se rendit également chez le vali [...] Il ne veut pas que Miss Graffen se rende maintenant à Constantinople avec nous. Il suggère qu’elle demeure encore un peu ici: il viendra la voir pour régler la cause des orphelins » ( Journal, p. 119). Quand Christoffel entreprit son voyage retour en Allemagne, en février 1919, il la rencontra à Sivas, en tant que « directrice actuelle de la mission américaine à Sivas [...] Miss G[raffam] était surchargée de travail. Elle était la seule à travailler dans la mission. Après l’ouverture de l’orphelinat, des enfants dispersés dans tout le district y furent rassemblés. Bientôt il y en eut plusieurs centaines, et chaque jour de nouveaux venus arrivaient » ( Tiefen, p. 92).

Miss Graffam publia elle-même, en 1919, ses impressions de Turquie (14). Ce récit des observations, qu’elle fit en accompagnant elle-même les déportés de Sivas jusqu’à Malatia, ne correspond pas aux propos que lui fait tenir Bauernfeind dans son Journal. Elle y rapporte en effet des assassinats en masse et la pratique de tortures tout au long de la route, bien avant l’arrivée du convoi à Malatia. Peut-être avait-elle décidé de cacher ces détails à Bauernfeind, à moins que ce dernier n’ait souhaité diffuser une version expurgée de son récit. Elle a également relaté son séjour de trois semaines à Malatia, résumé par Richard Hovannisian ( op. cit., p. 117): « The governor in Malatia ordered Miss Graffam to appear before him. The following day, she helplessly looked out for a nearby orphanage and watched as her girls and people filed by. [...] For three weeks, Mary L. Graffam remained in Malatia, which she thought to be the counterpart of the worst description of Hell. The sights were terrible. At first the Turks murdered the Armenians in the street. There was so much blood, though they strangled the victims with ropes and took them away at night. They left most unburied. Every afternoon, two or three thousand Armenians passed Miss Graffam’s house. She kept carbolic acid on the window sills to keep the stench of the dead from drifting in the house. ‘The sky was black with birds and there were hosts of dogs, feeding on the bodies. You could tell’, she added, ‘where a massacre had taken place by the migration of birds and dogs ‘» 14.

Le journal de Hans Bauernfeind

À dater du 22 mars 1915 au plus tard, Hans Bauernfein considère ses notes quotidiennes non plus comme un journal intime, mais comme un nécessaire correctif à la propagande militaire officielle turque et allemande. Il écrit son journal avec le sentiment qu’il est en mesure d’influencer l’opinion publique par sa connaissance des événements survenus dans l’intérieur de la Turquie, et se considére comme un témoin critique de son temps.

Compte tenu du fait que la censure supprime les rapports sur la véritable situation à l’intérieur de la Turquie, tout en conservant un ton prudent et en reconnaissant toujours volontiers les efforts sincères du gouvernement, je vais me contraindre à écrire toutes mes impressions concernant [ces questions] dans un cahier à part, que je confierai après la guerre à la poste. Les passages récemment radiés seront à trouver plus tard dans l’original.

Da die Zensurbehörde Mitteilungen über die wahren, mit der Mobilmachung zusammenhängenden Zustände im Innern der Türkei trotz meines vorsichtigen, die aufrichtigen Bemühungen der Regierung stets bereitwillig anerkennenden Tones nicht durchgehen läßt, sehe ich mich gezwungen, alle diesbezüglichen Eindrücke in einem Sonderheft niederzulegen, welches ich dann nach dem Kriege der Post übergeben werde. Die neulich gestrichenen Stellen aus meinem Tagebuch sind ja später aus dem Original nachzulesen.

Loin de moi l’idée de vouloir dénigrer le gouvernement ottoman. Mais j’estime comme un grand danger l’erreur commune qu’on commet en étant dupe d’observations superficielles sur la situation véritable à l’intérieur du pays, dont la connaissance doit être le fondement de nos jugements. Les illusions habituelles que l’on a sont particulièrement fatales aux réformes visées, qui exigent avant tout de voir clairement les maux existants. également fatales aussi pour nous, car l’alliance avec la Turquie nous donne de grandes espérances pour l’avenir de notre pays.

Mir liegt natürlich nichts ferner, als die Osmanische Regierung herabsetzen zu wollen. Nur sehe ich eine große Gefahr in dem üblichen Fehler, sich durch die Beobachtungen an der Oberfläche [...] täuschen zu lassen über die wahren Verhältnisse im Innern, die doch schließlich als Grundlage angesehen und für die Beurteilung maßgebend sein müssen. Die gewöhnlichen Selbsttäuschungen in dieser Beziehung sind verhängnisvoll zunächst für die angestrebten Reformen, die einen offenen klaren Blick in die vorhandenen Schäden als erste Bedingung erfordern und auch für uns, die wir auf die Bundesgenossenschaft mit der Türkei für die Zukunft unseres Landes so große Hoffnungen setzen» (Journal, p. 1).

À son arrivée à Constantinople, fin août 1915, le pasteur présenta son Journal à l’ambassade d’Allemagne: « Mon journal a suscité de l’intérêt. L’ambassade va me le renvoyer après en avoir pris connaissance » ( Journal, 30 août 1915).

Contrairement aux affirmations répétées du Journal, Hans Bauernfeind ne semble pas avoir joué ce rôle de « témoin de la vérité » qu’il envisageait d’être. Il n’a jamais, à notre connaissance, publié ou diffusé ses observations de 1915. Nous ne lui connaissons q’un seul rapport imprimé sur Bethesda ( Bericht aus Bethesda ) ne couvrant que la période allant de novembre 1911 à février 1912 (publié dès juin 1912). Bien qu’écrit dans la perspective d’un usage public ou au moins administratif en Allemagne, Bauernfeind exprime franchement ses jugements ou ses préjugés, notamment à l’égard des Arméniens, pour lesquels il éprouvait une antipathie non dissimulée.

«Un peuple dangereux et suspect»

Sans doute faut-il rechercher les raisons de l’antipathie de Bauernfeind pour les Arméniens dans son éducation, empreinte de l’arrogance eurocentrique, propre au milieu allemand protestant du temps, mais aussi dans sa jalousie marquée à l’égard des milieux aisés arméniens, comme le prouvent aussi ses dires sur la mission américaine. Dans ses écrits, il ne manque aucun des préjugés stéréotypés de son époque, même s’ils sont contradictoires. Selon Bauernfeind, les Arméniens sont mous, efféminés, intrigants, querelleurs, indignes, avides, trompeurs et en même temps dangereux et politiquement peu sûrs. Tous les attributs et toutes les fautes qui caractérisent les Arméniens chez Bauernfeind, sont également attribués à son époque et surtout pendant le national socialisme aux juifs. Ce n’est pas par hasard que Bauernfeind compare parfois ces deux peuples. Quoique témoin oculaire de l’anéantissement des Arméniens, et malgré la clairvoyance dont il fait parfois preuve concernant la responsabilité du gouvernement, Bauernfeind n’a jamais remis en cause son jugement global. Peu avant de quitter la Turquie, il a même exprimé sa compréhension pour le gouvernement dans sa politique d’anéantissement des Arméniens. Par contre il n’a jamais compris le besoin d’autodéfense de ces derniers, dont il ridiculisait la peur des persécutions, alimentée par l’expérience traumatisante des massacres de 1894/1896 et de 1909, et qu’il considérait comme relevant de l’hystérie collective.

Ses préjugés restaient inébranlables, quoique la mission ait toujours été largement soutenue par des Arméniens, qui lui servait en outre de traducteurs, d’avocats, de domestiques et, pendant des voyages, de cochers ou d’hôteliers, et de sauveurs dans les situations périlleuses. Les citations suivantes, extraites de son Journal, sont particulièrement suggestives à cet égard.

28 mai 1915 — [...] Leur mollesse, leurs trahisons réciproques et tromperies incessantes tuent naturellement le reste de respect et de confiance du gouvernement à l’égard des Arméniens [...]

[...] Hier, nous avons pu encore constater combien les Arméniens sont dangereux et empoisonnés dès leur naissance, en lisant les opinions exprimées par Juraper et Nektar (deux de nos élèves) dans leurs rédactions — naturellement sous l’influence des femmes adultes comme Haïganouch. Le sujet fut: "Est-ce que nous, à Malatia, ressentons les calamités de la guerre?" Leur réponse: un récit des cruautés commises par le gouvernement contre les Arméniens innocents! [...] La vérité est détestée et n’emportera jamais la victoire contre le poison de la haine. Le point fixe de l’histoire c’est le massacre de 1895/96; ces souvenirs imprègnent tout et sont transmis en tant que chose nationale la plus sacrée des parents aux enfants. En vérité, il s’agissait probablement moins d’un "martyre héroïque", que plus probablement d’agissements révolutionnaires — ça se voit suffisamment à présent. Les mesures prises correspondent à la cruauté et au bas niveau de moralité dans le pays — mais il est compréhensible que la moutarde soit finalement montée au nez du gouvernement [...]

Die Weichlichkeit und gegenseitige Verräterei und fortwährende Betrügerei raubt natürlich (sic!) der Regierung jeden Rest von Achtung und Vertrauen den Armeniern gegenüber [...] (p. 15).

[...] Ein wie gefährliches, vom Mutterleib an vergiftetes Volk die Armenier sind, sahen wir auch gestern wieder an den Ansichten, die Juraper und Nektar (zwei unserer Schülerinnen) in ihrem letzten Aufsatz aussprachen, natürlich unter Haiganuschs und überhaupt der weiblichen Erwachsenen Einfluß. Das Thema lautete:»Was merken wir hier in Malatia von den Nöten des Krieges?» Inhalt: Eine Schilderung der Grausamkeiten der Regierung gegenüber den unschuldigen Armeniern! [...] Die Wahrheit wird gehaßt und kommt gegen das Gift des Hasses nicht auf. Der feste Punkt der armenischen Geschichte ist das Massaker 1895/96; diese Erinnerungen beherrschen alles und werden als heiligstes Nationalgut von Glied zu Glied vererbt. Wie wenig damals «Märtyrertum» dabei gewesen sein kann und wieviel aufrührerische Umtriebe voraufgegangen sein müssen, das sieht man jetzt zur Genüge. Die Maßregel entspricht der Roheit und dem sittlichen Tiefstand des ganzen Landes, aber begreiflich ist es, daß der Regierung einmal die Galle überlief [...] (pp. 15-16).

3 juin 1915 — [...] Ici on ne peut faire confiance à personne et à rien. à Bethesda, nous connaissons déja bien le caractère du peuple arménien. Des gens qui sont sous notre influence depuis des années et qui nous doivent tout sont malgré tout empoisonnés et crachent leur venin, soit ouvertement, soit en cachette. Habituellement travailleurs fidèles, dévoués et dociles, ils sont à cet égard comme des serpents. Ils ne supportent pas la vérité, même liée avec notre amour le plus sincère. Personne n’est fiable, personne qui ait des opinions indépendantes: ils sont tous empoisonnés par le venin national [...] Ils refusent tous de reconnaître la vérité, préférant subir des massacres et devenir des martyrs, afin d’être regrettés et soutenus comme tels [...]

Verlassen darf man sich jedenfalls hier auf niemanden und nichts. - Den Charakter des armenischen Volkes lernen wir ja auch hier im Haus zur Genüge kennen. Leute, die jahrelang unter unserem Einfluß stehen und Bethesda, den Deutschen alles verdanken, — innen wohnt das Gift, das sie entweder verhalten oder gelegentlich ausspritzen. Die treuesten, anhänglichsten, willigsten Arbeiter, aber in dem Punkt wie Schlangen. Die Wahrheit können sie nicht vertragen, auch nicht mit der größten Liebe verbunden. Keiner, dem man trauen kann, der eine persönliche Überzeugung hat, alle unter dem Banne des Volksgiftes [...] Sie alle wollen nicht die Wahrheit, sondern wollen sich vor Massakern fürchten, Märtyrer sein und als solche beklagt und unterstützt werden [...] (p. 18).

11 juin 1915 — [...] Nous avons discuté en détail du cas de Khosrov. Les faits sont les suivants: Khosrov possédait personnellement et illégalement un fusil et connaissait, du fait de ses fonctions de chef des “Tachnaktsagan”, l’existence de quatorze autres fusils chez des particuliers arméniens. Sa cause fut aggravée du fait de calomnies, de ses propres bêtises récentes — sa tentative de suicide, l’affirmation selon laquelle il y aurait eu des armes enfouies à Baboucht —, et des ordres sévères des autorités de prendre des mesures strictes contre les “Tachnaktsagan”. Malgré tout, le commandant croit en l’innocence personnelle de Khosrov. Il m’a conseillé de télégraphier au vali pour réussir sa libération. Je lui ai répondu que la censure nous en empêcherait. Il m’a alors proposé de faire expédier une lettre de moi à Mezré par un saptieh. Mais, auparavant, il voudrait essayer pendant quelques jours de régler la chose lui-même. Jusqu’à présent on n’a d’ailleurs pas touché à un cheveu de Khosrov et il n’a rien à craindre non plus. Je suis parti tranquille et content, bien conscient que le gouvernement se garde bien des injustices et des abus et prend des mesures strictes contre les [seuls] Arméniens menteurs et traîtres pour de bonnes raisons. C’est en général — comme le comportement impeccable et modéré de la population turque envers les Arméniens le prouve aussi — la tendance actuelle de la politique intérieure, manifestement bien influencée par les militaires allemands et notre présence ne sera d’ailleurs pas inutile [...]

Chosroff Eff.s (Effendi, die Hrsg.) Fall besprachen wir ganz besonders eingehend. Das ist also Tatsache: Chosroff Eff. hatte ein verbotenes Gewehr und mit seinem Wissen als Parteihaupt der «Taschnakzagan» waren 14 andere vorhanden bei einzelnen Armeniern. Erschwert ist seine Sache durch Verleumdungen, durch seine neuerlichen Verrücktheiten (Selbstmordversuch, Behauptung, in Babucht seien Waffen vergraben), durch strenge Anweisung von oben, gegen die Taschnakzagan sehr streng vorzugehen. Trotzdem ist der Komm(andant; die Hrsg.) von der persönlichen Unschuld Chosroff Eff.s überzeugt. Er legte mir nahe, um ihn zu befreien an den Wali zu telegraphieren. Ich sagte aber, uns seien durch die Zensur die Hände gebunden. Darauf erbot er sich, einen Brief von mir durch einen Saptieh nach Mesereh zu befördern. Erst wollte er noch einige Tage arbeiten und versuchen, die Sache so zu ordnen. übrigens sei Chosroff Eff. bisher kein Haar gekrümmt und hätte gar keinen Grund, zu fürchten — Ich ging sehr befriedigt und beruhigt fort, in dem Bewußtsein, daß sich die Regierung vor Ungerechtigkeiten und Übertreibungen hütet und schweren Grund hat, gegen die verlo-genen und verräterischen Armenier streng vorzugehen. Das ist schon an sich, wie man aus der trotz allem bisher mäßigen und tadellosen Haltung der türkischen Bevölkerung den Armeniern gegenüber auch zur Genüge erkennen kann, die Richtung der gegenwärtigen inneren Politik, offenbar stark unter dem Einfluß der Deutschen Militär-Mission und daneben wird auch unsere Gegenwart und Einwirkung nicht ohne Nutzen sein [...] (p. 22).

21 juin 1915 — [...] Hier après-midi, Jesther, une aveugle de Malatia [âgée] de dix-huit ans, que nous avons dû renvoyer chez elle il y a un an, est revenue avec sa grand-mère. Un massacre aurait présentement lieu et elle a demandé la permission de rester chez nous. C’est affreux comme des gens sans scrupules, Turcs et Arméniens, particulièrement des femmes, font peur à tout le monde. Ils mériteraient bien de lourdes peines. Les gens sont d’une part trop bêtes pour comprendre combien ces bruits sont infondés et jouissent d’autre part de la peur avec une délectation malsaine. Il va de soi que nous avons renvoyé Jester après avoir cherché à la rassurer [...]

[...] Gestern nachmittag kam Jesther, eine etwa 18jährige Blinde aus der Stadt, die wir auch vor einem Jahr fortschicken mußten, mit ihrer Großmutter. Heute würde ein Massaker sein, ob sie nicht hier bleiben dürften. Entsetzlich, wie einzelne gewissenlose Leute, Türken und Armenier, meist Frauen, das ganze Volk ängstigen. Die verdienten die härtesten Strafen. Und das Volk ist teils zu dumm, um die Haltlosigkeit solcher Gerüchte zu begreifen, andererseits wälzen sie sich ja mit einer krankhaften Wollust in der Furcht. Wir nahmen Jesther natürlich nicht an, sondern suchten sie nach Möglichkeit wieder zurecht zu bringen [...] (p. 32).

3 juillet [1915], 11 heures du soir — [...] Nous voyons clairement qu’ici on n’a pas besoin de nous, les Allemands; on accepte volontiers notre argent, mais pas l’ évangile, pas le soutien spirituel. Il semble qu’en général on n’en ait pas besoin. Nous remarquons malheureusement que toute ces plaies ne font qu’endurcir encore plus le peuple arménien. La piété arménienne ressemble dans presque tout ses traits à celle du peuple juif au temps de Jésus. Ils ne croient pas que ce sont leurs péchés qui causent leur perte, mais les Turcs. — [...] Ici on ne comprend pas notre pratique du deuil. Ici on ne trouve que la détresse, les cris, le fatalisme, l’amertume, la peur, la stupeur, la haine, etc., mais le deuil véritable et digne on ne le rencontre guère [...]

[...] Wir Deutsche sind also unnötig hier; man nimmt zwar von uns gnädigst Geld an, aber nicht das Evangelium, nicht geistliche Hilfe. Die hat man auch i(m) a(llgemeinen) nicht nötig. Wir beobachten jetzt leider wieder die Tatsache, daß das armenische Volk durch alle Heimsuchungen nur immer härter wird. Ihre Frömmigkeit läßt sich ziemlich in allen Zügen mit der des jüdischen Volkes zur Zeit Jesu vergleichen. Nicht in ihrer Sünde sehen sie ihr Verderben, sondern in den Türken [...] Was wir unter Trauer verstehen, das kennt man hier nicht. Hier gibt es stattdessen nur Verzweiflung, Schreien, Fatalismus, Bitterkeit, Angst, Fassungslosigkeit, Haß usw., aber eine Ehrfurcht erweckende tiefe Trauer findet man kaum [...] (p. 47).

23 juillet 1915 — [...] La population déportée n’est naturellement pas de bonne humeur: ils se sentent poussés comme des animaux de boucherie; ils croient naturellement toujours au pire, font un drame d’un rien, ce qui n’est pas étonnant si l’on considère qu’il s’agit d’un peuple de niveau aussi bas [...]

[...] Die Stimmung der verbannten Bevölkerung ist natürlich nicht vom Besten; sie fühlen sich hin und her getrieben wie Schlachtschafe. Sie glauben natürlich immer das Schlimmste, machen aus eins einhundert, was ja bei einem so tief stehenden Volk nicht weiter verwundern kann. [...] (p. 81).

24 juillet 1915 — [...] Ce matin, neuf enfants qui se sont enfuis, en s”éloignant de leurs camarades, sont venus chez nous, en prétendant qu’on était juste en train de les tuer. Comme on ne les a pas accueillis, ils sont retournès à la caserne [lieu de rassemblement des déportés]. “On va nous abattre”: tel est le sentiment, semblable à une volupté sexuelle, qui domine les Arméniens d’une maniére véritablement dégoûtante. Ce sentiment n’est pas tout à fait sans fondement, mais ces gens seront toujours mécontents, même au paradis, s’ils n’avaient pas de raison de se plaindre, d’avoir peur et de comploter. Ils ne veulent pas réfléchir et admettre la vérité [...]

[...] Heute früh waren 9 Kinder hier, die gestern von den übrigen geflohen waren, weil, wie sie behaupteten, man sie gerade töten wollte. Da wir sie nicht behielten, gingen sie zur Kaserne (dem Sammelpunkt der Deportierten, die Hrsg.). «Man wird uns schlachten», das ist bei den Armeniern eine Empfindung, die sie wie eine sexuelle Wollust in einer oft geradezu ekelhaften Weise beherrscht. Ganz unbegründet ist sie natürlich nicht, aber das Volk könnte im Himmel sein und wäre noch nicht zufrieden, wenn es keinen Grund zu klagen und zu fürchten und zu intrigieren hätte. Die wollen nicht denken und die Wahrheit sehen [...] (p. 88).

29 juillet 1915 — [...] Le fait que même les élèves du Collège américain ne sont pas fiables est attesté par le récit de Miss Graffen: sur le chemin [des déportations], on a trouvé auprès d’un des garçons un couteau avec lequel il a cherché à poignarder un saptieh [...]

[...] Daß selbst die Schüler des amerikanischen Kollegs nicht zuverlässig sind, sieht man daraus, daß bei einem Knaben unterwegs (auf der Deportation, die Hrsg.), wie Miss Graffen erzählt, ein Messer gefunden wurde, mit dem er im Begriff war, einen Saptieh zu erstechen [...] (p. 97).

Kangal, le 14 août 1915, vers midi — [...] Le peuple turc en général laisse, même par les temps qui courent, une impression plus sympathique que le peuple arménien, qui continue à idolâtrer l’argent, la nourriture et les richesses de toutes sortes, même dans la misère la plus grande, et qui n’arrête pas ses querelles et ses tromperies. En effet, nous remarquons encore que la population de Malatia est anormalement mauvaise: [fort] heureusement, on ne peut pas juger tout le peuple arménien d’après leurs compatriotes de Malatia [...]

[...] Das türkische Volk i(m) a(llgemeinen; die Hrsg.) macht auch in dieser Zeit einen sympathischeren Eindruck als das armenische, welches in der schlimmsten Not seinen Götzendienst mit Geld u(nd) Essen u(nd) Reichtum aller Art sowie seine Streitsucht und Verlogenheit nicht aufgeben kann. Allerdings merken wir auch das immer wieder, daß Malatia ganz abnorm schlechte Bevölkerung hat. Glücklicherweise darf man nach den Malatialeuten nicht das ganze armenische Volk beurteilen [...] (p. 16).

Sivas, 17 août 1915, à 5h 45 du matin — [...] Hier, nous avons visité le nouveau bâtiment de l’orphelinat suisse. On y a dépensé des centaines de milliers de Marks pour le terrain et le bâtiment, le tout fait d’après un bon plan et pratique, et maintenant ils doivent tout abandonner. Les grandes filles, avec lesquelles nous avons parlé hier soir, laissent une bonne impression: jolies, gentilles, habiles, propres et habillées avec goût, tout comme en Europe. Quiconque n’aurait pas vécu longtemps en Orient en serait sans doute ravi. Mais dans la plupart des cas — peut-être dans tous les cas —, il vaut mieux ne pas les connaître mieux: on serait très déçu. C’est évidemment un expérience dangereuse que de rendre ces enfants étrangers à leur pays et à leur peuple et de faire autant élever leur niveau.

Des Arméniens ont déposé plusieurs milliers de Ltq.au collège. “Si nous mourons, l’argent vous reviendra; si nous survivons vous nous le rendrez”. Ils ont [ainsi] accepté l’argent sans même le compter, sans assumer la moindre responsabilité; ils ont simplement écrit les noms et les déclarations sur tous les sacs ou choses pareilles. Nous ne l’aurions pas fait, [car] cela serait revenu à porter sur soi une lourde responsabilité. Mais les Américains ont traité et traiteront le cas de manière correcte. L’énormité des richesses que les Arméniens cachent est incroyable. Au lieu de faire des dons pour les “pauvres” Arméniens en Allemagne, il vaudrait bien mieux plumer les riches Arméniens et utiliser leur argent pour leurs compatriotes nécessiteux. Naturellement, il faudrait pour l’organisation une direction allemande ou américaine. Il serait du reste bien triste que nous, Allemands, laissions une tâche pareille aux [seuls] Américains et ne soyons pas en état d’influer sur la résolution des problèmes internes de la Turquie. Car, ce n’est pas seulement pour des raison humanitaires que nous ne pouvons pas tolérer l’anéantissement du peuple arménien, mais aussi parce que les capacités économiques de la Turquie, qui ne laissent pas indifférente l’Allemagne, sont en jeu.

[...] Wir besahen uns gestern noch den Neubau des Schweizerischen Waisenhauses. In dieses Grundstück und die Gebäude sind einige hunderttausend Mark gesteckt (worden); alles war so schön und praktisch ausgedacht, u(nd) nun muß alles preisgegeben werden. Die erwachsenen Mädchen, mit denen wir gestern abend zusammen waren, machen einen sehr guten Eindruck, hübsch, freundlich, gewandt, sauber u(nd) geschmackvoll angezogen, alles wie in Europa. Wer nicht länger im Orient gelebt hat, würde ganz entzückt von diesen armenischen Mädchen sein. Aber in den meisten Fällen wird es doch so sein, wenn nicht in allen, daß man sie nicht näher kennen lernen darf, um nicht bitter enttäuscht zu werden. Jedenfalls ist es ein höchst gefährliches Experiment, diese Kinder so ihrem Land u(nd) Volk zu entfremden u(nd) auf ein ganz anderes Niveau zu heben.

Hier im College sind viele tausend Ltq. von Armeniern abgegeben. «Wenn wir sterben, gehört es euch, bleiben wir leben, so gebt es uns wieder». Man hat es angenommen, aber ohne zu zählen u(nd) ohne die geringste Verantwortung zu übernehmen, nur in jeden Sack oder dgl. (dergleichen, die Hrsg.) den Namen u(nd) die Aussage notiert. Wir hätten das nicht getan, denn die Verantwortlichkeit ist riesengroß. Aber die Art, wie die Amerikaner den Fall behandelt haben u(nd) behandeln werden, ist korrekt. Es ist unglaublich, welch ungeheurer Reichtum im armenischen Volk steckt. Man sollte, anstatt in Deutschland für die «armen» Armenier zu sammeln, die reichen Armenier gehörig schröpfen u(nd) ihr Geld für ihre notleidenden Landsleute verwenden. Das ginge natürlich nur unter deutscher oder amerikanischer Leitung. Übrigens wäre es für uns Deutsche ein trauriges Zeichen, wenn wir so etwas den Amerikanern überließen u(nd) uns selbst außerstande zeigten, den nötigen Einfluß auf die Regelung der inneren Angelegenheiten der Türkei auszuüben. Denn die Vernichtung des armenischen Volkes dürfen wir nicht nur aus humanen Rücksichten nicht zulassen, sondern es steht die für Deutschland keineswegs gleichgültige Frage der wirtschaftlichen Leistungsfähigkeit der Türkei auf dem Spiel (p. 120).

18 août [1915], à 12h 20 — Séjour à Sarkischlar, un endroit vaste et cultivé. Là-bas, dans un beau lieu ombragé, un grand nombre des Arméniens de Samsun, Marzevan, etc., ont campé. Plusieurs hommes, convertis à l’islam et ayant pour ça droit d’y rester, traînent par ici. Si le gouvernement accepte vraiment cela — nous savons qu’il ne le veut pas —, il commettrait une grave erreur. Quelques-unes de ces personnes s’adressèrent à nous, et se sont attachées à nous comme des mouches bleues. Dans des situations pareilles tout le peuple arménien me paraît tellement dégoutant qu’on comprend pourquoi les Turcs veulent s’en débarrasser une fois pour toutes [...]

Uhr, Aufenthalt in Sarkischlar, einem großen kultivierten Ort. Dort lagerten an einem schönen, schattigen Ort Mengen von Armeniern aus Samsun, Marsevan usw. Außerdem trieben sich eine Menge Männer herum, die Muhammedaner geworden waren u(nd) sich dadurch die Erlaubnis erwirkt hatten, dort zu bleiben. Wenn das tatsächlich die Regierung annimmt — daß sie es nicht will, wissen wir —, so müßte man das einen schweren Fehler nennen. Einige von den Leuten redeten uns an u(nd) hängten sich wie Schmeißfliegen an uns. Bei derartigen Fällen kann einem manchmal das ganze armenische Volk so widerlich werden, daß man es versteht, wenn die Türken sie ein für allemal los werden wollen [...] (p. 122).

2 avril 1915 — [...] Tout à l’heure un prêtre arménien nous a rendu visite (le remplaçant du vartabed ). Nous avons naturellement parlé de la guerre, de la mobilisation, etc. Des sept cents Arméniens de Malatia incorporés dans l’armée, plus de cent cinquante sont déja morts et le plus souvent à cause des maladies — cela veut dire à cause du manque de soins, des conditions de vie catastrophiques [...]

[...] Vorhin war ein armenischer Priester hier (Vertreter des Wardabed). Mit ihm sprachen wir natürlich auch über Krieg, Mobilmachung usw. Von den 700 aus Malatia eingezogenen Armeniern sind bereits über 150 tot und zwar meist infolge von Krankheiten, d(as) h(eißt) infolge mangelnder Fürsorge. Entsetzliche Zustände! [...] (p. 3).

16 avril 1915 — [...] La veille, Garadeb [=Garabèd], notre cuisinier et acheteur, est revenu sans fusil. Au matin, ils l’ont subitement mis en prison, lui ont enlevé son fusil et son sabre-baïonnette. Pendant toute la journée, ils ne lui ont rien donné à manger et pour aller aux toilettes, il était accompagné par un saptieh. Son supérieur étant à Arschadagh, son remplaçant a prétendu avoir reçu un télégramme d’Adiaman selon lequel Garabèd devrait s’y rendre ce matin. Afin qu’il ne s’évade pas, on l’a mis en prison, et tout cela sans aucune possibilité d’informer quiconque. On aurait dû, en principe, le conduire à la prison d’Adiaman dès ce matin, si le commandant n’était pas revenu et n’avait averti qu’on ne pouvait tout simplement pas expédier une personne étant à la disposition des Allemands, sans consultation du mutessarif. Ainsi fut-il libéré le soir même [...]

[...] Gestern abend kam Garadeb (Karapet; die Hrsg.) (unser Koch und Einkäufer) ohne Gewehr zurück. Man hatte ihn morgens Knall auf Fall ins Gefängnis gesteckt, ihm Gewehr und Seitengewehr abgenommen, den ganzen Tag nichts zu essen gegeben, alser zum Abort gehen wollte, einen Saptieh mitgegeben. Sein Vorgesetzter war in Arschadagh, sein Stellvertreter behauptete, ein Telegramm aus Adiaman bekommen zu haben, wonach Garabèd heute früh nach dort abgehen müsste. Damiter nicht entflöhe, hielter es für nötig, ihn einzusperren, alles, ohne irgend eine Gelegenheit zu bieten, Nachricht zu geben. So wäreer heute früh direkt aus dem Gefängnis nach Adiaman abgeschoben worden, wenn nicht gestern abend sein Kommandant zurückgekommen wäre und darauf aufmerksam gemacht hätte, daß man den, weiler den Deutschen zur Verfügung gestellt sei, nicht ohne weiteres fortschicken könne ohne vorher die Sache dem Mutessarif vorzulegen. So wurdeer denn abends befreit [...] (p. 6).

19 avril 1915 — [...] D’après un nouvel ordre, les Arméniens — cela veut dire les citoyens ottomans chrétiens — ne sont plus admis à porter des armes et ne seront employés que pour des travaux. C’est la raison pour laquelle Gar[abed] ne peut plus être saptieh et le gouvernement ne peut plus l’employer comme quoi que ce soit. Le commandant nous a aimablement proposé de laisser entièrement Garabèd à notre [disposition]. Nous avons poliment refusé sa proposition, d’une part pour pas trop abuser de la complaisance du gouvernement, d’autre part à cause de nous et surtout de Garabèd, car on n’a dorénavant pas assez de travail pour lui dans la mission. Si nous l’employons malgré tout, cela fera sans doute naître des querelles et des jalousies. D’autre part Garabèd pourrait revendiquer un salaire, au moins pour lui-même, bien que toute sa famille ait le gîte et le couvert à Bethesda et qu’il évite d’aller à la guerre par notre seule grâce. Nous avons en effet demandé que Garabèd ait le droit de rester chez nous, ne soit pas déporté et reste à notre disposition pour le cas où nous en aurions besoin. On y a volontiers consenti [...]

[...] Es ist eine neue Verordnung eingetroffen, nach der Armenier, d.h. die christlich osmanischen Staatsangehörigen, überhaupt keine Waffen mehr tragen dürfen, sondern nur noch für Arbeiten verwendet werden dürfen. Gar[abed] kann also auch deshalb nicht weiter Saptieh sein, sondern die Regierung kann ihn nach Belieben zu ihren Zwecken verwenden. Der Komm[andant] machte uns das überaus liebenswürdige Anerbieten, uns Garabèd vollständig zur Verfügung zu stellen. Wir lehnten dies aber dankend ab, teils um das Entgegenkommen der Regierung nicht unnötig viel in Anspruch zu nehmen, besonders aber um unserer und Gar(abed)s willen, denn für Gar(abed) ist jetzt längst nicht genug Arbeit. Wenn wir ihn nun doch wieder beschäftigen, würde es unfehlbar Streit und Eifersüchteleien geben und Gar(abed) würde, obwohl seine ganze Familie hier freie Station genießt under nur um unseretwillen nicht in den Krieg geschickt wurde, im Stillen Gehaltsansprüche darauf gründen. Wohl aber haben wir uns ausgebeten, daß Gar(abed) hier wohnen bleiben, also nicht fortgeschickt werden darf, und daßer uns, so oft wir ihn brauchen, nach unserem Belieben zur Verfügung gestellt wird. Das wurde uns gern gewährt [...] (p. 6).

4 mai 1915 — Il paraît que le gouvernement a perdu toute confiance dans les Arméniens. Au cours d’une visite chez Khosrov effendi (le pharmacien, ami de la maison), sa mère, qui était toute seule à la maison, nous a raconté que le gouvernement avait procédé à des perquisitions dans nombre de maisons arméniennes, [et] également chez eux. Ils sont à la recherche des armes, de livres, de journaux, de lettres et des réfugiés. Plusieurs arrestations ont eu lieu. Il est compréhensible que la population arménienne commence à s’inquiéter [...]

Die Regierung scheint jedes Zutrauen zu den Armeniern verloren zu haben. Als wir Sonntag bei Chosroff Effendi (Apotheker, Hausfreund) einen Besuch machten, erzählte uns die alte Mutter, die wir allein zu Hause trafen, daß die Regierung in vielen armenischen Häusern u(nter) a(nderem) auch bei ihnen, Haussuchung veranstaltet habe. Sie suchen nach Waffen, Büchern, Zeitungen, Briefen und Flüchtlingen. Mehrere Verhaftungen sind schon erfolgt. Der armenischen Bevölkerung bemächtigt sich begreiflicherweise eine gewisse Erregung [...] (p. 7).

10 mai 1915 — Il est certain que le gouvernement procède à de sévères perquisitions dans les maisons [et] se comporte imprudemment, ce qui provoque de l’aigreur au sein de la population. Je suis allé dans la ville: la population arménienne est agitée et dans l’appréhension. Les femmes sont les pires; elles ont une mauvaise langue bien effilée et prennent des libertés avec la vérité [...]

[...] Ein(e)s ist sicher: Die Regierung hält hier strenge Haussuchungen, geht unverständig vor, was beim Volk Erbitterung hervorrufen muß. Ich war in der Stadt, das armenische Volk ist aufgeregt und furchtsam. Am schlimmsten sind die Frauen, die ihre bösen Zungen arbeiten lassen und die Wahrheit und Lüge nicht unterscheiden können [...] (p. 9).

16 mai 1915 — Les perquisitions domiciliaires et les arrestations continuent. Une très bonne fille [Veronika] sabathiste (de la famille Bonapartian) a été arrêtée [et] envoyée à Mezré parce qu’ils ont trouvé chez elle quelques chants arméniens écrits de la main de son pasteur. De notre point de vue, il s’agit d’un fait inoffensif et d’une méprise cruelle de la part du gouvernement. Désormais, la désertion se transforme en jeu de cache-cache avec le gouvernement. En cherchant des armes, on a trouvé un de nos maîtres, le tailleur de pierre Megerditch varbèd, dénoncé par un enfant. Il s’était caché pendant sept mois dans un bardeau. Un cousin de notre ami Bardrian, Edward, fut arrêté avant-hier en compagnie de quelques amis. Des gens pareils restent un certain temps en prison, sont envoyés à Mezré, etc., et puis ils recommencent leur jeu [...]

Die Haussuchungen und Gefangennahmen gehen weiter. Ein sehr braves Mädchen (Veronika, d. Hrsg.), Sabathistin (Familie Bonapartian), ist gefangen nach Mesereh geführt, weil bei ihr einige geschriebene, von ihrem Prediger verfaßte armenische Lieder gefunden worden sind. Soweit wir die Sache beurteilen können, eine ganz harmlose Sache und ein grausamer Mißgriff der Regierung. Das Desertieren ist zu einer Art Versteckenspielen mit der Regierung ausgeartet. Einer unserer Meister, Steinhauer Megrditsch Warbed (Mrkttitsch Warpet; die Hrsg.) wurde vor einigen Tagen hier gelegentlich der Suche nach Waffen infolge der Aussage eines Kindes in einer Vorratskiste gefunden, nachdemer sich 7 Monate versteckt gehalten hatte. Ein Vetter unseres Bekannten Bardrjan, Jedward, wurde vorgestern mit einigen Freunden gefaßt. Solche Leute werden dann einige Zeit gefangen gehalten, nach Mesereh geschickt usw., bis sie ihr Spiel wiederholen. [...] (p. 9).

17 mai 1915 — [...] La fille doit être condamnée à trois ans de prison. Le recueil de chants concerné comprenait deux chants révolutionnaires. Elle l’avait acheté chez un jeune homme de vingt-quatre ans. Celui-ci ne fut pas puni du tout, parce qu’il avait fait noter sur ses papiers qu’il est âgé de seize ans. Se faire enregistrer dans ses papiers plus jeune qu’on ne l’est en vérité est une mauvaise habitude très répandue ici, destinée à obtenir des avantages concernant le service militaire. La fille avait ajouté de sa main des chants religieux aux chants révolutionnaires [...]

Le bruit court que le Dr. Mikaël a également été de nouveau emprisonné à Erzeroum. Le professeur Samuel [Tamrazian] doit de même être en prison. C’est le fils du Badwelli [pasteur protestant] de chez nous; il a fait ses études de musique à Charlottenbourg, [un quartier de Berlin]; il a récemment passé quelques jours ici avant d’aller s’installer à Kharpout. à présent, c’est au tour des jeunes de dix-huit et dix-neuf ans à être mobilisés — cela concernerait aussi Krikor.

[...] Das Mädchen [...] soll zu drei Monaten Gefängnis verurteilt sein. Das betreffende Liederbuch enthielt zwei revolutionäre Lieder. Sie hatte es von einem 24jährigen Manne gekauft. Letzterer ging straffrei aus, weiler amtlich auf 16 Jahre eingetragen war. Dieses Jüngerschreibenlassen ist ja eine allgemein hier verbreitete Unsitte. Man bezweckt damit Vorteile bezgl. (bezüglich; die Hrsg.) des Militärdienstes. Das Mädchen hatte hinter den vorhandenen Liedern geistliche Lieder handschriftlich nachgetragen [...] (p. 12).

Nach den neuesten Gerüchten soll, wie schon oft erzählt wurde, auch Dr. Micael in Erzerum wieder im Gefängnis sitzen. Auch Prof. Samuel (Tamrasjan; die Hrsg.), Sohn des hiesigen Badwelli (prot. Prediger), der in Charlottenburg (Berlin; die Hrsg.) Musik studiert hat, neulich einige Zeit hier war und jetzt wieder in Kharput ist, soll gefangen sein. Jetzt sollen auch die 18/19jährigen eingezogen werden, das würde auch Kirkor (Krikor bzw. Grigor; die Hrsg.) treffen (p. 12).

26 mai 1915 — [...] Le müffeti?délégué par Constantinople dans la ville et logeant chez Haschim bey est le fonctionnaire turc le plus agréable, délicatement instruit et viril qu’on ait jamais rencontré — on a eu l’impression d’être en compagnie d’un fonctionnaire allemand distingué, ou encore d’un inspecteur des écoles [...] Le mauvais côté des faits mentionnés ci-dessus est que presque tous les jours on emprisonne quelques Arméniens sans cause apparente. Hier ce fut douze Arméniens, parmi lesquels le pharmacien Khosrov effendi. Ces actes arbitraires commencent à nous répugner. Krikor va être mobilisé grâce aux efforts du muhasebeschi, mais il va être incorporé dans un bataillon de travail, de manière à ce qu’il reste à notre disposition pour nos travaux. La cause est entre les mains du commandant de la gendarmerie [...]

[...] Der Müfetisch (Inspektor; Deportationsinspektor? die Hrsg.) aus Konstantinopel, der hier ist und bei Haschim Bej wohnt, ist der angenehmste, fein gebildeste und männlichste türkische Beamte, den wir je gesehen haben. man fühlte sich gerade wie mit einem feinen deutschen Beamten, etwa Schulrat, zusammen. [...] Eine Kehrseite zu obigen: Die Willkür, mit der fast täglich einige Armenier ohne erkennbaren Grund gefangen gesetzt und vor Gericht gestellt werden, gestern zwölf, darunter auch der Apotheker Chosroff Eff(endi), beginnt uns mehr und mehr zu befremden. - Krikor soll auf Bemühungen des Muhasebedschi (Rechnungsrat; die Hrsg.) hin als Soldat geschrieben werden, jedoch für die Arbeitergruppe und zwar so, daßer uns als Arbeiter zur Verfügung gestellt wird. Die Sache liegt in den Händen des Gendarmeriekommandanten [...] (p. 12).

27 mai 1915 — Juste après ma visite chez le commandant, Krikor a été convoqué par les autorités pour être mobilisé tout de suite et sans problème. Il nous a été renvoyé pour n’importe quel emploi: il lui faut seulement quérir ses trois pains de munition par jour, c’est tout. Il en est ravi, ses parents le sont davantage [encore]. Cela est également avantageux pour nous, quoique nous ayons eu à nous plaindre de Krikor ces derniers mois — il se domine dorénavant, sachant bien qu’il est entre nos mains et qu’il serait tout de suite expédié si nous le licentions [...]

[...] à présent, le gouvernement fait aussi perquisitionner chez les pauvres — jusqu’alors les mesures d’extorsion avaient été prises tout particulièrement contre les couches «élevées». On déterre des armes même dans les champs. Les Arméniens se trahissent réciproquement.

Kaum war ich gestern beim Kommandanten gewesen, als auch schon Krikor zur Regierung geholt wurde, um dort sofort und ohne geringste Schwierigkeit als Soldat geschrieben zu werden.er wurde uns sofort zur beliebigen Verwendung überwiesen, soll nur täglich seine drei Soldatenbrote abholen.er ist glücklich, seine Eltern natürlich erst recht. Und für uns ist es auch äußerst günstig. Zwar hatte Krikor in der letzten Zeit zu manchen Klagen Anlaß gegeben, aberer nimmt sich jetzt natürlich sehr zusammen, daer ja völlig in unserer Hand ist und recht gut weiß, daß er, falls wir ihn entließen, sofort weggeschickt werden würde [...] (p. 13).

[...] Nun muß die Regierung auch bei Armen suchen lassen, während bisher alle die strengen Erpressungsmaßregeln — Gefängnis, Prügel usw — nur gegen «bessere» Stände angewandt wurden. Auch aus den Feldern werden Waffen ausgegraben. Die Armenier verraten sich gegenseitig (p. 13).

28 mai 1915 — [...] Le muhasebeschi nous a demandé aujourd’hui, pour lui et sa famille, de loger huit ou quatorze jours chez nous. Le motif invoqué est qu’il habite en face de la prison où on bastonne tous les jours des Arméniens — probablement au-delà de toute mesure, car un prêtre arménien (catholique) assez âgé en est déja mort — [et] ils ne le supportent plus [...] Quoique nous n’en ayons pas de preuves, il va de soi que des innocents sont également concernés par ces mesures violentes prises contre les Arméniens du fait de la méfiance bien fondée [du gouvernement à leur égard]. Il court tant de bruits parmis les gens [...] C’est toute une histoire. Mais il paraît qu’il arrive vraiment que des gens achètent des fusils en cachette, uniquement pour être en mesure d’en fournir un au cas où ils seraient forcés de le faire à coups de bâton ou par l’emprisonnement.

[...] Der Muhasebedschi bat heute, für acht bis 14 Tage mit seiner Familie bei uns wohnen zu dürfen. Sein von ihm angegebener Grund ist folgender:er wohnt dem Gefängnis gegenüber; dort werden jetzt jede Nacht Armenier verprügelt, scheinbar oft maßlos, denn ein ziemlich alter armenischer Priester (katholisch) ist infolgedessen gestorben. Das könnten sie nicht mehr ertragen [...] Die Gewaltmaßregeln gegen Armenier treffen natürlicherweise, da einmal das berechtigte Mißtrauen da ist, auch öfters Unschuldige, obwohl wir bisher dafür keine Beweise haben. Denn die Gerüchte im Volk..., na, darüber könnte man ja Bücher schreiben! Doch scheint es tatsächlich vorzukommen, daß Leute heimlich Gewehre kaufen, um welche abliefern zu können, wenn sie durch Prügel und Gefängnis dazu gezwungen werden sollen (p. 14).

31 mai 1915 — [...] On a condamné la fille à un an de prison [...] Il vaudrait mieux la détenir isolément et à l’écart des autres femmes, qui sont pour la plupart affreusement dépravées. Son cas fut aggravé par le fait que le frère de la fille aurait déserté [au profit] du côté russe, ce que sa mère a passé sous silence. Hélas, on ne peut plus croire personne ici [...]

[...] Das Mädchen ist zu einem Jahr Gefängnis verurteilt [...] Jedenfalls soll das Mädchen in Einzelhaft gehalten werden, nicht mit den meist entsetzlich verdorbenen übrigen Frauen zusammen. Der Fall wird so schwer aufgefaßt, weil der Bruder des Mädchens zu den Russen übergegangen sein soll, wovon die Mutter nichts sagte. Man kann eben hier schließlich niemanden mehr glauben [...] (p. 16).

9 juin 1915 — Aujourd’hui, nous avons appelé le médecin arménien de la ville pour qu’il nous rapporte tout ce qui s’est passé, notamment concernant le cas de Khosrov effendi. Celui-ci avait en effet tenté de se suicider, avait pris une dose énorme de morphium, et tenté en outre de s’ouvrir les veines avec une pièce de tôle. Pour être sûr [de son fait, il avait aussi sur lui de la strychnine et de l’arsenic. Le médecin qui fut immédiatement appelé arriva à point nommé pour lui sauver la vie. Les motifs: «Mon peuple me considère coupable; les autorités ne me comprennent pas et refusent de me croire. C’est pourquoi je suis las de vivre». A coup sûr, la peur inexprimable des coups de bâton a joué également son rôle. Ces coups doivent en effet être souvent inhumains. Quand les gens sont battus, on les jette à demi-morts dans l’eau, pour qu’ils reprennent conscience, puis ils sont de nouveau battus. Ce sont des paysans forts qui les battent uniquement en présence des policiers: pas un seul haut fonctionnaire n’est de la partie. On raconte qu’on a parfois renvoyé à la maison des gens de crainte qu’ils ne meurent de ces coups, ce qui est déja arrivé une fois. Trois personnes auraient mystérieusement disparu: on dit qu’elles auraient été jetées dans le Tochma-sou, [affluent de l’Euphrate]. Mais cela ne nous paraît pas croyable. Selon la description du médecin de la ville, la prison comprend une salle de 160 mètres carrés, basse, sombre, humide, pourvue d’un unique minuscule soupirail au plafond, dans laquelle deux cents Arméniens sont à présent enfermés. Il y a en outre une petite cour avec un cabinet et un puis. Pendant la nuit, les prisonniers font leurs besoins dans une boite en fer blanc qu’on vide le matin [...]

[...] à l’occasion des adieux du müffeti? qui ont eu lieu dans la cour de l’école, tous les notables de la ville étaient présents. Le müffeti?y fit voir un exemplaire d’un journal répréhensible illustré avec des reproductions d’un grand nombre de fusils, de bombes et de choses semblables qu’on aurait trouvé chez des Arméniens de Kuharea [=Kütahiya?], Dyarbékir, etc., entassés dans plusieurs pièces. Le remplaçant du mutessarif m’a également raconté qu’on aurait trouvé hier, à Mezré, 5000 bombes. Le peuple turc est de plus en plus excité contre les Arméniens, l’atmosphère est extrêmement tendue, mais on ne remarque pas d’hostilité manifeste [...]

Wir bestellten uns heute den armenischen Stadtarzt herauf und ließen uns von ihm über alles berichten, insbesondere über den Fall Chosroff Effendi. Letzterer hatte sich also tatsächlich vergiften wollen, hatte eine riesige Dose Morphium genommen, auch versucht, sich mit einem Stück Blech die Pulsader aufzuschneiden. Für alle Fälle hatteer auch Strichnin und Arsenik bei sich. Der schnell herbeigerufene Stadtarzt konnte gerade noch sein Leben retten. Gründe:»Mein Volk wirft alle Schuld auf mich; die Regierung versteht mich nicht und will mir nicht glauben; also will ich auch nicht mehr leben.» Sicher hat auch die namenlose Angst vor Schlägen stark mitgespielt. Die sollen allerdings oft unmenschlich sein. Wenn die Leute halbtot geschlagen sind, werden sie ins Wasser geworfen, bis sie wieder zu Bewußtsein kommen, um dann weiter geschlagen zu werden. Starke Dorfleute prügeln, und nur Polizisten sind dabei, kein höherer Beamter. Einige Leute soll man nach Haus geschafft haben, aus Furcht, daß sie infolge der Schläge sterben würden, wie es ja einmal vorgekommen sei. Drei Leute sollen auf geheimnisvolle Weise verschwundens ein. Man sagt, sie seien des nachts in den Tochmanssu geworfen (Nebenfluß des Euphrat), das erscheint uns aber doch nicht glaubhaft — Das Gefängnis ist nach Beschreibung des Stadtarztes ein Raum von etwa 160 Quadratmeter Größe, niedrig, dunkel, feucht, mit nur einem winzigen Luftloch an der Decke, in dem augenblicklich 200 Armenier eingesperrt sind. Dazu gehört ein kleiner Hof mit Brunnen und Abort. Nachts machen die Gefangenen ihre Bedürfnisse in einem Blechgefäß innen ab, das morgens ausgegossen wird [...] (p. 20).

[...] Bei der Verabschiedung des Müfetisch (Deportationsinspektor? die Hrsg.) im Hof der Schule waren sämtliche Spitzen zugegen.er zeigte dort eine Nummer einer Kriminal-Zeitschrift mit Abbildungen von Massen von Gewehren, Bomben und dergleichen, die bei Armeniern in Kuharea (Kütahiye?; die Hrsg.), Diarbekir usw. gefunden sein sollen und in einzelnen Zimmern zusammengebracht waren. Der Stellvertreter des Mutessarif erzählte mir außerdem, gestern seien in Mesereh an 5000 Bomben gefunden. Das türkische Volk wird mehr und mehr gegen die Armenier aufgereizt; die Atmosphäre ist äußerst gespannt, doch sind offene Feindseligkeiten nicht zu bemerken [...] (p. 20).

La lettre de Hans Bauernfeind au kaimakam d’Arha (écrite en francais)

Malatia, 9 juin 1915 — Monsieur, Excusez que je prends la liberté de m’adresser à vous par écrit. à cause de ne pas pouvoir vous causer seul, il ne me reste pas d’autre moyen. Comme la question arménienne est une affaire extrêmement importante et ne laisse pas de tranquillité à personne, nous aussi ne pouvons pas rester indifférents. Cette affaire exige bien de la sévérité et de la rigueur, mais tout autant de sagesse et de recherches et informations scrupuleuses. Nous savons fort bien que nous n’avons aucun droit officiel de nous meler à cette affaire, mais d’autre part, quelques raisons m’engagent néanmoins à vous adresser, en cette affaire, quelques lignes. Nous connaissons par propre expérience l’état de la population de Malatia, de différentes nations; nous savons suffisamment les circonstances de maintenant; nous sommes, dans l’affaire présente, pour ainsi dire neutres, soyants en même temps les confédérés du gouvernement et du peuple ottoman et d’autre part, par notre travail naturellement en contact avec la nation arménienne. Je vous assure, Monsieur, que nous en sommes bien loin de prendre le parti des Arméniens; au contraire, comme je vous ai dit l’autre jour, nous cherchons à corriger leurs fautes à toute occasion, et nous parlons à eux souvent d’une extrême sévérité. Mais, selon votre propos de l’autre jour, je dois supposer que vous ne vous trouvez pas encore tout à fait au courant sur les événements qui se passent ici, à l’heure présente. Voilà pourquoi je vous prie de bien vouloir me permettre de [at]tirer votre attention sur quelques points:

1) Nous sommes bien consternés par le fait que, en plusieurs endroits, les Arméniens ont pris le parti de nos ennemis, de même qu’aussi à Malatia ont été trouvées tellement d’armes défendues, et que la population ne les a pas délivrées sur le premier ordre. Mais nous sommes tout à fait convaincus qu’ici la peur a joué dans cette affaire un rôle beaucoup plus important que des intrigues révolutionnaires. Nous savons de même qu’ici beaucoup d’Arméniens, par force de violence, au moyen de coups et d’autres intimidations, ont été obligés, n’ayant pas eux-mêmes d’armes qu’ils pourraient délivrer au gouvernement, de les acheter d’autres personnes pour les retourner au gouvernement, sinon de dénoncer, pour s’affranchir eux-mêmes, d’autres personnes, soit coupables, soit innocentes, ou de chercher d’autres moyens de mensonge ou de fausseté plus ou moins vils et bas.

2) Au cause de cela assez d’hommes ont été mis en prison et on été bastonnés qui sont, eux-mêmes innocents, et les noms des quels seulement ont été dénoncés par des traîtres perfides. Certainement, il faut punir sévèrement les coupables, mais, avant tout, la culpabilité est à prouver par les moyens du droit public. Bastonner ou mettre en prison des personnes, seulement à cause d’un soupçon, cette pratique ne nous semble pas légitime. Nous serions bien contents si nous nous trompions, mais nous avons raison de craindre que des choses pareilles se sont passées plusieurs fois.

3) De même l’exécution de la peine de bâton n’a ni règle ni mesure et transgresse souvent les lois de l’humanité. Il nous semble absolument nécessaire que, à l’occasion d’une telle responsabilité, l’exécution de la peine ne se passe pas sans contrôle de fonctionnaires plus haut que des agents de police. Je répète: nous serions heureux de comprendre que nous voyons trop noir, mais les indices sont trop clairs et convaincants.

4) Plusieurs détails: Micael eff[endi] Tschanian et son fils Mihran, et le pharmacien Chosroff eff[endi] Kescheschian. Les deux premiers sont, dans l’affaire présente, absolument innocents et désintéressés, ne se sont jamais mêlés à des affaires pareilles, mais ont été calomniés de la manière la plus basse. Nous les connaissons depuis longtemps, de même Chosroff eff[endi]. Celui-ci était le chef du parti des «Taschnakzagan», mais ses intentions et efforts n’étaient point dirigés contre le gouverment, de manière révolutionnaire, mais il travaillait seulement pour les intérêts légitimes de sa nation, comme chaque parti le fait de même. Son influence n’était point dangereuse et contraire. Maintenant, sa situation s’est fort aggravée à cause de basses calomnies — beaucoup d’Arméniens ont, pour se délivrer eux-mêmes, dénoncé son nom, et parce que, dans les circonstances présentes, chaque affaire se présente beaucoup plus grave que dans l’état normal. Outre cela, dans sa situation dangereuse et fort pénible, calomnié par ses compatriotes, mal compris par le gouvernement, dont il est un sujet fidèle, il a nouvellement, tout à fait perdu la tête, de manière qu’il allait s’empoisonner. Sur son bon sens n’existe, cependant, aucun doute.

5) Si vous voulez bien accepter, Monsieur, notre conviction: si le gouvernement par force, veut trouver ici des choses qui n’existent vraiment pas, et continuellement emploie des moyens de violence aussi envers des innocents, nous craignons que la population arménienne, de plus en plus, devient troublée et préoccupée. Cependant, si le gouvernement fait voir, outre la sévérité nécéssaire, aussi plus de bienvaillance, libéralité et d’une légalité scrupuleuse, nous espérons sûrement que la population arménienne apprendra une leçon de ces jours bien pénibles pour tout le monde, et que, dans l’avenir, il prendra une [attitude] plus loyale. Il y a parmi eux des séducteurs très bas et, malheureusement, la population est, en général, assez stupide pour se faire séduire.

Comme pour nous, de même pour le gouverment et le bien du pays, il est d’une extrême importance que, parmi le gouvernement et la nation arménienne, soit établi un entendement sincère, surtout dans les circonstances présentes. Dans ce but, ma conscience m’engage, Monsieur, de tirer votre attention et votre conscience sur les points ci-dessus mentionnés.

Agréez, Monsieur, l’expression de nos sentiments les plus sincères,

Votre dévoué, P. Hans Bauernfeind

14 juin, le matin — [...] Gabriel eff[endi], l’avocat, est de nouveau en prison depuis hier. Je viens de rentrer d’une visite chez Mustapha agha. Il est complètement sous l’influence de son entourage arménien. Il m’a assuré maintes fois que le gouvernement fait disparaître en secret, chaque nuit, trois [ou] quatre prisonniers, qui seraient battus à mort ou jetés dans l’eau. On les emmènerait dans sa voiture. Un prêtre, parent du Dr. Mikaël, un certain Bontchüklian, serait mort. Nous les avons tous deux connus, mais n’avons pas de nouvelles sûres. Les femmes visitent la prison pour apporter de la nourriture et apprennent alors que cela ne sera plus nécessaire, sans plus de détails. Le fait un peu obscur que les corps ne sont pas remis [aux familles], mais enterrés en cachette, est pour nous explicable, car sinon on vénérerait les morts comme des martyrs et des saints et il pourrait se développer des émeutes [...] (p. 28).

La mobilisation est appliquée sévèrement, mais les Arméniens ne sont employés que pour des travaux [...]

[...] Gabriel Eff(endi), der Rechtsanwalt, ist seit gestern wieder im Gefängnis. Ich war eben bei Mustapha Agha. Der steht völlig unter dem Einfluß seiner armenischen Umgebung.er versicherte mir wiederholt, die Regierung ließe jede Nacht 3, 4 Gefangene heimlich verschwinden, die totgeschlagen oder ins Wasser geworfen würden. Mit seinem Wagen würden sie fortgebracht. Ein Priester, Verwandter von Dr. Micael, soll tot sein, ebenso ein gewisser Bontschüklian; beide kannten wir, aber haben noch keine bestimmte Nachricht. Die Frauen kommen ins Gefängnis, um Essen zu bringen, erfahren dann, daß es nicht mehr nötig sei, bekommen aber keine nähere Nachricht. Die an sich etwas mysteriös erscheinende Tatsache, daß die Leichen nicht ausgeliefert, sondern heimlich vergraben werden, erklären wir uns damit, daß im anderen Falle die Toten als Märtyrer und Heilige verehrt werden und möglicherweise Unruhen entstehen würden [...] (p. 28)

Die Aushebungen werden streng gehandhabt, die Armenier aber nur zu Arbeiten verwendet [...] (p. 29).

15 juin 1915 — Ce matin des femmes sont venues chez nous en pleurant et en suppliant: on n’accepte plus la nourriture pour les prisonniers, on a renvoyé leurs habits; cela veut dire que beaucoup sont morts, naturellement assassinés en secret. Quoique nous ne comprenions et ne connaissions pas encore les faits véridiques, nous considérons tout cela comme des bruits en l’air, car trop souvent on a vu qu’on a diffusé avec conviction les nouvelles les plus exagérées et dérisoires. Sur toutes ces histoires, je pourrais écrire un roman. Je n’ai pas envie d’aller sans cesse chez le commandant. Le Badwelli m’a supplié instamment de visiter la prison avec lui et d’y prêcher aux prisonniers. Il va de soi que cela est tout à fait inimaginable. Aujourd’hui les prisonniers turcs libérés, deux cent cinquante personnes, sont partis pour la guerre en grande pompe, escortés d’une foule de gens, de chevaux, de tambours, des écoliers chantants [...]

Heute früh kamen wieder Frauen, heulten, flehten inständig: Für die Gefangenen wird kein Essen mehr angenommen, die Kleider wären zurückgeschickt; also sind viele tot, natürlich heimlich umgebracht. Obwohl wir den wahren Sachverhalt noch nicht verstehen und kennen, halten wir das natürlich alles für leere Gerüchte; denn gar zu oft haben wir ja erlebt, daß mit aller Bestimmtheit die ungeheuerlichsten, blödsinnigsten Behauptungen und Nachrichten verbreitet werden. Wollte ich das alles erzählen, würde ich Bände füllen. Fortwährend zum Kommandanten möchte ich natürlich auch nicht gehen. Der Badwelli forderte mich dringend auf, mit ihm ins Gefängnis zu gehen und den Gefangenen zu predigen. Natürlich ganz undenkbar.

Heute zogen die türkischen entlassenen Gefangenen, 250 an der Zahl, als Freiwillige in den Krieg ab, mit großem Gepränge an begleitendem Volk; Pferde, Trommeln, singende Schüler [...] (p. 29).

16 juin 1915 — [...] Maintenant nous sommes convaincus que des prisonniers meurent et sont enterrés en secret. Par contre, nous ne croyons pas que le gouvernement y soit mêlé au point qu’il les fasse mourir. Il est compréhensible qu’il ne remette pas les corps, car exhiber les corps signifierait causer une grande excitation dans la ville (à notre connaissance [et] jusqu’à présent, deux ou trois cas sont seulement confirmés). Nous avons à présent découvert où on les enterre. D’abord je n’ai pas pris au sérieux ce que Krikor avait observé, mais hier j’ai constaté moi-même qu’à la pointe sud de notre champ numéro 11, où la rigole de Chorate tourne au nord (voir le plan de notre terrain), cinq hommes travaillaient à la tranchée de tir restante des manœuvres. Quand ils nous ont aperçus, ils ont abandonné toute de suite leur tâche et ont quitté [les lieux] en toute hâte. Toutefois, lorsque nous nous sommes approchés d’eux, ils ne nous ont pas évités, mais ont salué très gentiment et très poliment. Ils ont cherché avec zèle à me faire changer mon projet d’inspecter les travaux du canal [effectués] par nos hommes là-haut — nous sommes en train d’irriguer —, sous prétexte qu’il faisait trop chaud pour y monter [...] Je leur ai demandés ce qu’ils avaient à creuser sur notre champ. Ils ont répondu aussitôt, hâtivement et avec zèle, bref de manière suspecte: «C’est rien du tout, c’est rien du tout». J’ai dit: «Mais vous n’y creusez pas pour rien!» Ils ont répondu, embarrassés, qu’ils avaient enfoui certaines choses nauséabondes provenant de l’hôpital. En effet on avait récemment brûlé et dispersé des hardes, des draps et choses similaires venant de l’hôpital. Mais dans ce cas-là, il s’agit sans doute d’une misérable excuse. D’abord, pourquoi ces cachotteries? Deuxièmement, se dégageait de cette fosse une odeur de putréfaction indéniable, quoiqu’on ne vît à la surface que les ordures habituelles. Pour enterrer un animal on ne se serait pas donné autant de peine et on n’aurait pas agi en secret. Outre cette fosse, il y en a une autre près de l’eau — plutôt à l’est et se trouvant, d’après ce que j’ai vu, sur notre terrain. Ils venaient juste de commencer à y creuser. Au cours de la nuit, alors que Khorèn et Krikor étaient en train d’irriguer le trèfle, ils ont pu observer les faits suivants: quatre hommes arrivèrent, munis de bêches; l’un d’eux était avec un cheval de bât; ils se sont rendus sur le site concerné, où des bruits de pierre et autres du même genre se faisaient entendre, et il sont repartis un quart d’heures plus tard. En passant devant Krikor, qui portait une lanterne, un de ces hommes lui a demandé sur un ton sévère: «Pourquoi ne nous as-tu pas avertis qu’il y avait du monde?» Krikor a répondu: «Mais n’avez-vous pas vu la lanterne?» Tout cela nous incline à considérer probable qu’on enterre en effet dans le champ les prisonniers arméniens décédés. Bouleversant, mais en vérité pas incompréhensible et conforme aux conditions orientales [...]

[...] Daß Gefangene sterben und heimlich begraben werden, scheint uns jetzt auch festzustehen. Wir glauben aber nicht daran, daß die Regierung zu diesem Sterben hilft; daß sie die Leichen (bisher stehen uns übrigens nur zwei oder drei Fälle einigermaßen fest) nicht ausliefert, verstehen wir; denn es würde eine riesige Erregung durch die Stadt gehen, wenn die Leichen zur Schau ausgestellt würden. Wir sind nun dahinter gekommen, wo sie begraben werden. Erst hielt ich Krikors diesbezügliche Beobachtungen für nichtig, gestern habe ich selbst folgendes festgestellt: An der Südspitze unseres Feldes 11, wo am Berghang der Choratawassergraben nach Norden umbiegt (siehe unsern Grundstückplan), arbeiteten fünf Mann an einem der Schützengräben, die noch von den militärischen übungen her zurückgeblieben sind. Als sie mich mit Krikor auftauchen sahen, ließen sie plötzlich ihre Arbeit liegen und entfernten sich in auffallender Eile. Als wir aber entschlossen auf sie zugingen, wichen sie uns nicht weiter aus, sondern begrüßten mich mit großer Höflichkeit und Freundlichkeit. Sie waren eifrig bemüht, mich von der Absicht, oben die Arbeiten unserer Leute am Wassergraben - wir wässerten gerade — zu inspizieren, abzubringen. Ich sollte mich doch in der Hitze nicht dort hinauf bemühen [...]. Ich fragte sie nun, was sie denn da in unserem Felde zu graben hätten. Ich hatte den Satz kaum ausgesprochen, da antworteten sie schon in verdächtiger Hast und Bereitschaft:»nichts, nichts.» Ich sagte:»Ja, aber ihr grabt doch nicht für nichts und wieder nichts dort?» Sie sagten dann, verlegen darüber hinweggehend, sie vergrüben einige eklige Sachen vom Krankenhaus. Nun sind in letzter Zeit oft Lumpen und Bettreste u(nd) dergl(eichen vom Krankenhaus allerorten ausgeschüttet und verbrannt. Aber in diesem Falle lag es auf der Hand, daß es sich um eine faule Ausrede handelte. Denn 1) wozu diese Heimlichkeit, 2) kam aus dem Loch, das zwar oben einigen Abfall harmloser Art zeigte, ein unverkennbarer Verwesungsgeruch. Und ein Tier würden sie schwerlich mit solcher Sorgfalt und Verschwiegenheit begraben. Außer diesem Loch, das sich direkt am Wasser befand, ist eines eine Strecke weiter östlich, so viel ich erkennen konnte, innerhalb unserer Grenzen. Dort hatten sie gerade angefangen zu arbeiten. Als nachts im Kleegarten gewässert wurde, beobachteten Choren und Krikor Folgendes: Vier Leute kamen mit Spaten an, von ihnen einer auf einem Lastpferd. Sie begaben sich nach der betr(effenden) Stelle; man hörte von weitem Geräusche von Steinen und dergl(eichen); nach einer Viertelstunde kamen sie zurück. Als sie an Krikor vorbeikamen, der eine Laterne trug, fragte ihn einer streng:»Warum hast du uns nicht gesagt, daß hier Menschen sind?», worauf Krikor antwortete:»Ihr saht ja doch die Laterne.» Nach alledem erscheint es uns sehr wahrscheinlich, daß die verstorbenen armenischen Gefangenen tatsächlich auf dem Feld begraben werden. Erschütternd, aber schließlich nicht unbegreiflich und den orientalischen Verhältnissen angepaßt [...] (p. 31).

23 juin 1915 — Entre temps, on a emprisonné Badrian, Nichan et également d’autres personnes. Ainsi, il ne reste en effet presque plus d’Arméniens en liberté [...]

Inzwischen sind sowohl Bardrjan als auch Nischan und andere Leute ins Gefängnis gesteckt, so daß es jetzt tatsächlich kaum noch freie Armenier hier gibt [...] (p. 35).

24 juin 1915 — Je me suis rendu à cheval près du canal [d’irrigation] de Chorata, adjacent à la pointe sud-ouest de notre terrain numéro 11 [...], que Garabèd, Khorèn et Krikor étaient en train de restaurer. En revenant, je suis passé par les fosses communes et j’ai observé, près de celle située à l’ouest, qu’on avait entassé de la terre nouvelle, comparé à hier. Cela veut dire que notre jardinier (turc) a raison quand il nous rapporte que les chiens déterrent les corps des prisonniers arméniens. Dans la deuxième fosse, j’ai vu, tout épouvanté, qu’émergaient le crâne et le dos encore couvert de chair décomposée d’un cadavre, apparemment déterré au cours de la nuit par des chiens, peut-être aussi par les nôtres. Une heure plus tard, je me suis rendu chez le mutessarif auquel j’avais préalablement demandé à avoir un entretien secret. Je lui ai fait un rapport détaillé de tout ce que j’avais observé, à la suite de quoi nous avons eu un entretien de deux heures sur toute l’affaire arménienne. Il a tout d’abord envoyé un saptieh sur place, mais celui-ci chercha apparemment à dissimuler les choses ([selon lui], on y aurait enterré un cheval et peut-être quelqu’un de l’hôpital), parce qu’il y était sûrement mêlé. Il ne me paraît pas nécessaire de rapporter tout ce que je lui ai dit (aprés tout ce que j’ai écrit avant), mais je veux retracer l’essentiel de ce que le mutessarif a dit: qu’il n’était pas en son pouvoir de changer des choses qui s’étaient produites avant sa prise de fonction; qu’il ne prétendait pas qu’aucun acte illégal n’avait été commis. Il me fit même comprendre qu’à l’instigation de quelques gens riches, l’intérimaire du mutessarif aurait « un peu aidé à mourir ». Quand je me suis obstiné à demander qu’on avertisse au moins les pauvres épouses de l’endroit exact où se trouvent leurs époux, il me laissa entendre qu’il ne pourrait pas le faire, car l’affaire est en effet louche. Il me promit en son âme et conscience qu’aussi longtemps qu’il serait en poste des choses illégales de cette nature ne se reproduiraient plus; qu’en outre les prisonniers auraient désormais l’autorisation de se faire envoyer du matériel de couchage et de la nourriture de chez eux autant qu’ils le voudraient, de recevoir des visites et de se promener dans la cour de la prison; qu’il ne pourrait toutefois libérer personne, mais, au contraire, qu’il devrait emprisonner encore plus de monde, jusqu’à ce qu’on trouve toutes les bombes et explosifs cachés, dont l’existence serait indubitable [...]

Um 11 1/2 Uhr begab ich mich zu Pferde nach dem an die Südwestecke unseres Grundstückes 11 [...] angrenzenden Choratagraben, an dessen Ausbesserung Garabèd, Choren und Krikor arbeiten. Auf dem Rückweg ritt ich an den [...] Grabstellen vorbei und beobachtete an der westlichsten, daß seit gestern dort neue Erde aufgehäuft ist. Demnach scheint der Bericht unseres Gärtners (Türken), daß dort die Hunde die Leichen der armenischen Gefangenen ausscharrten, richtig zu sein. In dem zweiten Loch sah ich zu meinem größten Entsetzen, wie der Schädel und der noch mit verwestem Fleisch bedeckte Rücken eines Leichnams herausragte(n), offenbar von den Hunden — vielleicht auch den unseren mit — nachts herausgezerrt. Eine Stunde später saß ich mit Choren beim Mutessarif in der Wohnung, den ich sofort um eine geheime Unterredung in einer wichtigen Angelegenheit hatte bitten lassen. Ich erstattete genau Bericht über all meine Beobachtungen und hatte im Anschluß daran eine fast zweistündige Besprechung mit ihm über die ganze armenische Angelegenheit. Zunächst schickteer einen Saptieh an Ort und Stelle, der aber offenkundig bemüht war, die Sache zu beschönigen (es sei dort ein Pferd begaben und vielleicht einer aus dem Krankenhaus), weiler sicher mit in die Geschichte verwickelt war. Was ich alles mit dem Mutessarif sprach und was ich ihm erzählte, brauche ich ja nach allem Vorhergeschriebenen nicht mehr wiederzugeben; nur von seinen Ausführungen will ich wenigstens die wichtigsten Punkte festhalten. Was vor seiner Zeit passiert wäre, könneer nicht mehr ändern;er sage nicht, daß nichts Ungesetzmäßiges vorgekommen sei;er deutete sogar an, daß auf Betreiben von einigen reichen Leuten der Mutessarifstellvertreter manchem zum Sterben etwa nachgeholfen habe. Auf meine eindringliche Bitte, doch den armen Frauen wenigstens Nachricht zu geben über den wahren Verbleib ihrer Männer, ließer fühlen, daß sie das nicht ändern könnten, weil die Sache eben nicht rein sei. Solangeer auf seinem Posten stehe, versprecheer mir auf Ehre, daß nie derartige Ungesetzlichkeiten vorkommen würden. Die Gefangenen sollten auch jetzt die Erlaubnis haben, von Hause beliebig Betten und Essen sich schicken und sich besuchen zu lassen und auf dem Gefängnishof spazieren zu gehen. Freilassen könneer aber niemand, müsse eher noch mehr ins Gefängnis setzen, bis hier die verborgenen Bomben und Sprengmittel gefunden seien, an deren Vorhandensein gar nicht zu zweifeln sei [...] (p. 33).

25 juin 1915 — [...] Alors que je souhaitais justement rendre visite à Moustapha agha, j’e l’ai rencontré près du Köchke [=résidence] du mutessarif où j’ai pu parler avec lui. Il m’a raconté qu’au cours de la nuit, à la suite de mon intervention, on avait convenablement inhumé les corps enfouis dans les six fosses. Il serait question de plus de cent corps [...]

Moustapha agha a en outre prétendu savoir, de manière sûre, que récemment les [membres] d’un bataillon de travailleurs arméniens, qui étaient occupés à des travaux de voirie à Tchiftlik, entre ici et Tchoghlou, sur l’Euphrate, avaient été arrêtés, puis fusillés et jetés dans l’eau par les prisonniers [de droit commun] libérés (mentionnés à la page 29). Des bruits similaires avaient déja couru, mais nous ne les avions pas pris au sérieux. On avait toutefois été surpris sur le moment du fait que tous ces gens furent immédiatement armés, bien qu’il s’agisse de voleurs et d’assassins. Il est vrai qu’on n’a jusqu’à présent plus eu de nouvelles des travailleurs concernés, qui auraient été envoyés ailleurs. Tout ces événements inquiétants font que nous avons les nerfs tendus à l’extrême. En outre, nous et nos protégés sommes maintenant personnellement en danger. Ils nous faut agir très prudemment [...]

[...] Eben wollte ich Mustapha Agha besuchen, traf ihn aber unterwegs an dem Köschke des Mutessarif, wo ich etwas mit ihm sprach.er sagte, in der Nacht seien, auf mein gestriges Einschreiten hin, die in den sechs Löchern begrabenen Leichen ordentlich bestattet. Es handele sich um mehr einhundert! [...] Mustapha Agha behauptete auch sicher zu wissen, daß neulich eine Abteilung armenischer Arbeiter, welche am Tschiftlik zwischen hier und Tsoghlu am Euphrat, mit Straßenarbeiten beschäftigt waren, von den Seite 29 erwähnten entlassenen (türkischen; die Hrsg.) Gefangenen unterwegs aufgehoben, erschossen und ins Wasser geworfen seien. Wir hatten schon derartige Gerüchte gehört, aber nie ernst genommen. Allerdings wunderten wir uns gleich darüber, daß diese Leute sofort hier alle bewaffnet wurden, obwohl es Räuber und Mörder waren. Und Tatsache ist, daß von den betr(effenden) Arbeitern, die wo anders hingeschickt sein sollen, bisher keine Nachricht wieder gekommen ist. Unsere Nerven werden durch alle diese unheimlichen Begebnisse stark angegriffen; zudem sind wir und unsere Leute persönlich jetzt gefährdet. Wir müssen sehr vorsichtig sein [...] (p. 35).

2 juillet 1915 — Le plus horrible, le plus affreux des massacres a eu lieu [...] Quand je me suis rendu chez le mutessarif, tous les travailleurs (à peu près cent à deux cents), qui étaient justement partis à Indära, avec des ânes, des tuyaux et des outils, pour y travailler sur la conduite d’eau, sont précipitamment revenus. Peu après, on a observé que des soldats se rendaient d’ici à Indära, ainsi qu’un officier à cheval, probablement le commandant de la gendarmerie. Nous n’avons compris qu’hier ces étranges incidents [...]

Nous avons commencé le mois de juillet avec en notre possession 1,25 piastres (environ 30 Pfennig) [...] j’ai [donc] décidé de me rendre le surlendemain matin, c’est-à-dire ce matin, chez le mutessarif pour lui demander de nous prêter 5 Ltq. J’y suis allé tôt, en compagnie de Khorèn et du saptieh, et j’ai rencontré le mutessarif qui était tout seul. On a ainsi pu parler plus franchement. Après avoir échangé les politesses d’usage, je lui ai demandé s’il avait une idée de l’endroit où se trouvait Garabèd. Il me répondit qu’il l’avait envoyé à Mezré. Après lui avoir fait part de toutes nos impressions, je lui ai dit que nous craignions qu’il ne se soit produit autre chose. Il m’a répondu: “Ne le dites à personne: ils ont tué Garabèd, et pas seulement lui, mais trois cents autres personnes pendant la nuit dernière et cent quatre vingts pendant la nuit précédente». Tous ont été emmenés à Indära: je n’ai pas osé demander si on les avait étranglés ou massacrés, mais on a entendu des coups de feu. Il s’agit probablement de tous les prisonniers, c’est-à-dire de presque tous les hommes qui s’y trouvaient encore. Au matin, ils y ont tous été enterrés. Il est assez probable que Krikor était également parmi eux, car il avait déja été dit qu’il serait «envoyé ailleurs». D’après les usages actuels, cela semble vouloir dire «tué», alors que «s’en aller» signifie «mourir», mais de manière violente [...]

[...] Il paraît que Garabèd a été tué à part, à la préfecture. Il se révèle maintenant qu’il a eu, ces derniers jours, le pressentiment d’une mort prochaine [...]

[...] Par ailleurs, nous songeons fréquemment à Mezré. S’il existe la moindre possibilité, nous souhaitons y aller avec toute la mission. Mais nous risquons sans doute d’être attaqués au cours du voyage; nous n’y parviendrons qu’à condition que les autorités nous aident ou nous protègent. Mais les autorités ne peuvent le faire en aucun cas. Moustapha agha m’a tout de suite enlevé tout espoir; [selon lui], le mutessarif ne nous laisserait pas partir, nous serions en sûreté ici. D’ailleurs, les choses ne marcheraient pas autrement qu’ici à Mezré, Sivas, Erzeroum, Ezindjan, Césarée, etc. Il s’agirait d’un ordre venant d’en haut, méticuleusement préparé, naturellement. C’est pour cela que nous ne recevons plus, depuis longtemps, la visite de Turcs, pour cela que le mutessarif a tenu les propos mentionnés aux pages 34/35 [...], pour cela que l’arrestation de tous les hommes comme des garçons encore présents, qui avaient déja été libérés par le mutessarif une première fois, fut si hâtive. On nous a odieusement trompés et trahis, avec une méchanceté diabolique et avec perfidie. Certes pas les autorités locales dans leur ensemble — cela surtout pas —, même si elles sont entre les mains de la populace [...] Quand le mutessarif actuel est arrivé, tout avait déja été préparé par son remplaçant de telle manière qu’il ne pouvait plus nager à contre-courant. Quatre ou cinq hommes ont tout dirigé [...]

Das Grauenhafte, Entsetzlichste ist geschehen: Massaker [...] Als ich beim Mutessarif war, kamen plötzlich alle Arbeiter (wohl 100 bis 200), die eben mit Eseln, Röhren, Werkzeugen u(nd) dergl(eichen) nach Indärä zu der Wasserleitungsarbeit gegangen waren, zurück. Kurze Zeit darauf wurden von hier Soldaten beobachtet, die nach Indära hinaufgingen, und ein Offizier zu Pferde, höchstwahrscheinlich der Gendarmeriekommandant. Diese seltsamen Vorgänge haben wir auch erst gestern verstanden [...] (p. 40).

Da wir den Juli mit einem Besitz von 1,25 Piaster (ca. 30 Pfennig) angetreten haben und unser letztes Geld (übrigens von Choren geborgt) bei Garabèd gewesen war, beschloß ich am andern Morgen, also gestern früh, zu Mustapha Agha (Bürgermeister) zu gehen und ihn zu bitten, uns fünf Ltq. zu leihen. Ich ging früh mit Choren und dem Saptieh und traf Mustapha Agha allein, so daß man einmal freier sprechen konnte. Nach den nötigen Eingangsgesprächen fragte ich, ober nicht wüßte, wo Garabèd wäre.er wäre nach Mesereh geschickt, lautete die Antwort. Nachdem ich ihm alle meine Eindrücke erzählt hatte, sagte ich, wir hätten Sorge, daß etwas anderes geschehen sei. Darauf er: Sage es niemand anders, Garabèd haben sie getötet, und nicht nur ihn, sondern in der vorigen Nacht 300, in der vergangenen 180. Alle nach Indärä gebracht und dort — ich mochte nicht fragen, ob erdrosselt oder abgeschlachtet; denn Schießen hätten wir gehört. Es muß sich um alle Gefangenen handeln, d(as) h(eißt) also um fast alle Männer, die überhaupt hier noch vorhanden waren. Morgens sind die dann dort alle vergraben. Ziemlich sicher ist auch Krikor darunter; es hatte schon geheißen,er würde «wo anders hin geschickt.» Das scheint nach dem jetzigen Sprachgebrauch zu bedeuten «töten», während «gehen» sterben, d(as) h(eißt) auf gewaltsame Weise, heißt [...] (p. 42).

[...] Garabèd soll übrigens besonders, in der Regierung, getötet sein.er muß, wie jetzt herauskam, die letzten Tage schon Todesahnungen gehabt haben [...] (p. 43).

[...] Wir dachten auch viel über Mesereh nach. Wenn irgend möglich, wollten wir mit dem ganzen Haus nach Mesereh. Aber auf der Reise würden wir zweifellos überfallen; es ginge nur, wenn die Regierung uns hülfe und schützte. Das wird sie aber keinesfalls können und dürfen. Mustapha Agha nahm mir auch gleich jede Hoffnung; der Mutessarif werde uns nicht lassen; wir seien hier sicher. Übrigens soll es in Mesereh, Sivas, Erserum, Ersinghan, Cäsarea usw. gerade so zugehen wie hier. Es sei ein Befehl von oben, natürlich reiflich vorbereitet. Darum so lange schon kein türkischer Besuch mehr bei uns, darum die Seite 34/35 wiedergegebenen Worte des Mutessarif, [...] darum die eiligen Gefangensetzungen aller noch übrigen Männer und auch der Knaben, die der Mutessarif einmal frei gelassen hatte. Wie entsetzlich hat man uns betrogen und verraten, mit satanischer Bosheit und Schlauheit. Nicht die ganze Regierung, durchaus nicht; aber sie steht unter der Pöbelherrschaft [...] Als dieser Mutessarif kam, war sicher die Sache unter dem Vertreter schon so weit geschürt, daßer nicht mehr gegen den Strom konnte. Vier, fünf Leute sollen alles geleitet haben [...] (p. 43).

4 juillet 1915 — [...] D’après les dires d’Habèch, 80% seulement des Turcs sont d’accord avec ces mesures contre les Arméniens. Durant la nuit dernière, vers 1h30, Khorèn et Sarah ont entendu le bruit de deux voitures qui, l’une après l’autre (ou une voiture à deux reprises), sont allées vers le versant [du champ]: probablement [s’agit-il] de nouveaux assassinats et d’enterrements. Dans chacune des ces voitures devaient se trouver dix à vingt corps au minimum. On dit que les assassinats arrivent maintenant à leur terme. D’après notre propre expérience, [ils ont fait] six à sept cents [morts] au minimum. Seuls quelques individus — environ 40 ouvriers —, travaillant à la pose des tuyaux de la conduite d’eau d’Indära, sont restés. Ils sont eux-mêmes convaincus qu’ils ne resteront en vie qu’aussi longtemps que leur travail ne sera pas achevé. Aaron et le maître Megerditch sont [donc] probablement encore en vie [...]

[...] Unter dem türkischen Volk sollen nach Habeschs Aussagen nur 80 Prozent mit den Maßregeln gegen die Armenier einverstanden sein. - In der vorigen Nacht um 1 1/2 Uhr hörten Choren u(nd) Sarah, wie zwei Wagen nacheinander (oder einer zweimal) nach dem Bergabhang fuhren, ganz offenbar wieder neue Ermordungen und Begrabungen. In einem solchen Wagen werden schwerlich unter 10 bis 20 Leichen gewesen sein. Das Töten soll jetzt zu Ende sein; nach unseren Erfahrungen also wohl mindestens 600 bis 700. Es sind übrig noch außer einzelnen etwa 40 Arbeiter, die Röhren für die Indäräwasserleitung machen. Die rechnen aber ganz bestimmt damit, daß sie nur noch so lange leben werden, als ihre Arbeit dauert. Aaron und Megrditsch Warbed sollen noch leben (p. 48).

5 juillet 1915, à 11 heures du soir — La nuit dernière, avant de me coucher, j’ai fait mon tour habituel vers le Eiwa supérieur. Tout d’un coup, j’ai entendu le grincement lugubre de roues de voitures dans le champ et j’ai compris: ils amènent une fois de plus des cadavres pour les enterrer dans les fosses du versant. Un quart d’heure après, ces bruits se sont refait entendre, puis ont disparu dans les vergers. Plus tard [dans la nuit], Mihran a entendu la même chose. Habèch a appris qu’on avait tué quatre catholiques et que dans chaque voiture il n’y avait que deux corps [...]

[...] Sur le sort de Krikor, il court ce bruit invérifiable: on l’aurait encore vu mardi dernier dans le han. On y aurait formé deux bataillons de soldats-ouvriers avec les Arméniens qu’on a trouvés. Le premier doit terminer les travaux de la conduite d’eau, tandis que le second — incluant Krikor —, doit être envoyé n’importe où pour y moissonner du blé. Un saptieh aurait dit: “Cela m’étonne que les Allemands ne soient pas parvenus à te libérer”. Plus tard, on aurait transferé ce groupe dans la prison et on l’aurait vu de nouveau, tard dans la nuit, quand ces [hommes] ont été emmenés de là vers une destination inconnue, soi-disant pour des travaux de récolte, mais plus vraisemblablement à Indära pour y être étranglés. Il s’agit là d’une autre sorte de récolte — celle du faucheur —, la mort. Ces détails relèvent probablement de la fable, mais j’ai voulu les conserver, car c’est la seule information qu’on a. Mis à part tous ces faits affreux et lugubres et toute la détresse qui pèsent lourdement sur notre cœur et nous énervent, ce qui nous fait le plus mal au cœur est que nos «alliés et frères» nous ont trahis de la manière la plus vile et infâme. Cette trahison a coûté la vie à Garabèd et à Krikor, nous a enlevé des collaborateurs dont notre travail dépendait avant tout, a détruit toute notre confiance dans le gouvernement et nous a fait régresser dans l’estime du peuple [...] Nous et nos collaborateurs faisons de notre mieux pour ce pays et ce peuple; nous usons de notre crédit pour calmer le peuple; nous nous donnons de la peine pour témoigner de la vérité en haut comme en bas et, pour tout remerciement, nous recevons un coup deux fois mortel. Nous apparaissons comme étant trahis et comme traîtres [...]

11 Uhr abends. Ehe ich heute früh, d(as) h(eißt) in der vergangenen Nacht, zu Bett ging, machte ich noch einmal den gewöhnlichen Rundgang auf der oberen Eiwa. Da hörte ich das unheimliche Knarren der Wagenräder auf dem Feld u(nd) begriff: Sie fahren von neuem Leichen nach den Grabstellen am Bergabhang. Nach etwa einer Viertelstunde kam das Geräusch wieder und verlor sich in den Obstgärten. Mihran hörte dann später noch einmal den selben Vorgang. Habesch hat gehört, es seien vier Katholiken getötet, in einem Wagen immer nur zwei Leichen gebracht [...] (p. 49).

[...] Über Krikors Verbleib kursiert folgendes unkontrollierbare Gerücht:er sei vorigen Dienstag Abend noch im Chan gesehen. Da seien zwei Gruppen aus den dort befindlichen Armeniern (Arbeitssoldaten) gebildet, die eine sollte hier die Wasserleitungsarbeit beendigen, die andere, der Krikor zugewiesen wurde, sollte wohin geschickt werden, um Weizen zu pflücken. Ein Saptieh hätte gesagt: Ich wundere mich, daß die Deutschen dich nicht aus unserer Hand haben befreien können. Diese Gruppe sei dann ins Gefängnis überführt und sei spät abends von neuem gesehen, wie sie von dort nach unbekanntem Ziel abgeführt worden sei, angeblich zur Erntearbeit. in Wirklichkeit aber wohl, um in Indära erdrosselt zu werden. Das war ja auch eine Ernte - des Schnitters Tod. Diese Einzelheiten sind wohl nur Legende. Aber als einziges, was wir hörten, wollte ich es doch festhalten. Abgesehen von all dem Grauenhaften, Unheimlichen u(nd) all dem Jammer, was fortwährend die Seele belastet u(nd) die Nerven in Aufruhr bringt, hat unser Herz am tiefsten verwundet dieser unsagbar gemeine u(nd) niederträchtige Verrat, den unsere «Bundesgenossen und Brüder» an uns verübt haben, der Garabèd u(nd) Krikor das Leben, uns die Arbeiter, an denen unsere Arbeit zum größten Teil hing, u(nd) vor allem jede Spur von Vertrauen zur Regierung u(nd) Ansehen u(nd) Achtung beim Volk gekostet hat [...] Wir arbeiten mit unseren Leuten für dies Land u(nd) Volk, wir bieten allen unseren Einfluß auf zur Beruhigung des Volkes, wir geben uns Mühe, oben u(nd) unten als Zeugen der Wahrheit aufzutreten; der Dank ein doppelt tötlicher Schlag. Wir stehen als Verratene u(nd) als Verräter da [...] (p. 51).

7 juillet 1915 — [...] Cette nuit il n’y a pas eu d’incidents. Quand je me suis réveillé, je n’ai rien entendu. Plus tard, on a entendu des bruits qui donnaient l’impression qu’une foule de gens se rendait vers Indära. Mais il est possible que nous nous soyons trompés [...] Vers 10h30, Moustapha agha, le maire, est subitement arrivé. Il nous a appris les faits suivants: il considère que le nombre des Arméniens tués ces quinze derniers jours dépasserait les deux mille. On les aurait pour la plupart enterrés à Indära — non plus ici, sur le versant, par crainte de nous —, environ cent cinquante à Tach tépé [et] deux cent cinquante du coté de Kundebeg. Le remplaçant du mutessarif, le kaïmakam d’Arha, serait le principal responsable. On en aurait déja tué un certain nombre sous son administration, dans le bâtiment de la préfecture, à coups de fouet [...] à présent, les principaux responsables seraient Haschim beg et ses fils [...] Le mutessarif [...] n’y peut rien, tout dépendant de quatre ou cinq hommes. Il cherche maintenant par tous les moyens à maintenir les femmes sur place. Quand il nous a rendu visite [...] en compagnie de son fils adoptif noir — un mauvais caractére —, Haschim beg nous a par ailleurs signalé: «Lorsqu’il se passe ici des choses pareilles — c’est-à-dire des massacres —, cela se fait par l’intermédiaire de quelqu’un d’influent, comme moi par exemple». Le ministre à Constantinople aurait d’ailleurs donné l’ordre de prendre des mesures contre les Arméniens. Il se serait produit des faits semblables entre autres à Dyarbékir. à Mezré, le vali aurait empêché cela. Celui-ci a envoyé les Arméniens, hommes et femmes, à Ourfa. Il les a fait passer par ici et il a télégraphié au mutessarif de Malatia, pour qu’il envoie des hommes à leur rencontre. Le mutessarif aurait répondu qu’il ne disposait pas d’hommes fiables. Moustapha agha aurait immédiatement proposé de s’en occuper lui-même, mais le mutessarif ne le lui aurait pas permis. A cause de sa sympathie pour les chrétiens, Moustapha agha est de toute façon haï comme giaour [= «infidèle»] et constamment en danger. Aujourd’hui, deux cents femmes arméniennes sont venues chez lui. Il leur a conseillé de refuser de partir. On aurait jeté en masse des déportés venus de Sivas dans le Tokhmassou, un affluent de l’Euphrate, à trois heures d’ici. Puis, durant la nuit, nombre de voitures vides seraient arrivées ici (au cours de la nuit de l’avant-veille, nous avions en effet entendu le bruit de plusieurs voitures provenant de la route de Sivas). Ce sera le sort d’encore beaucoup de gens. Le cheval du médecin de la ville assassiné a été offert en cadeau à une personne de Mezré par Mehmed beg. Celui de l’évêque catholique, tué pendant la nuit, a été donné en cadeau à Moustapha agha: il l’a monté aujourd’hui même. Le mollah, membre du parlement, qui nous rendait souvent des visites amicales, rapporte partout que les biens des Arméniens tués appartiennent légalement aux Turcs. Le mutessarif lutte vainement contre lui [...] Moustapha agha demande «Pourquoi l’Europe n’intervient-elle pas contre tout cela? Des choses pareilles sont-elles écrites dans notre ou votre histoire? Si on se pose des questions, toute la vérité est écrite ici», et il indique son cœur au même moment, en [affirmant] «moi je n’ai pas peur[...]».

[...] Die Nacht verlief ohne Zwischenfälle. Solange ich wachte, war gar nichts zu hören; nachher sind Geräusche gehört worden, als ob eine Menge Menschen nach Indära gegangen wäre. Doch kann das auf einer Täuschung beruht haben [...] Um halb elf Uhr kam plötzlich Mustapha Agha, der Bürgermeister. Von dem konnten wir noch Folgendes erfahren:er gibt die hier in den letzten 15 Tagen getöteten Armenier auf über 2000 (zweitausend) an. Die meisten habe man in Indära begraben (aus Furcht vor uns nicht mehr hier oben am Bergabhang), etwa 150 am Tasch däpä, 250 an der Kundebeg-Seite. Der Mutessarifstellverteter, Kaimakan von Arrha, habe die Hauptschuld. Zu seiner Zeit seien schon eine ganze Reihe in der Regierung mit Schlägen und Striemen ums Leben gebracht! [...] Jetzt sei einer der Hauptmacher - Haschim Beg u(nd) seine Söhne [...]. Der Mutessarif [...] habe nichts dagegen machen können; alles sei in Händen von vier, fünf Leuten. Jetzt arbeiteer noch immerfort daran, daß die Frauen hier bleiben dürften. Übrigens hatte uns neulich Haschim Beg, alser [...] mit seinem schwarzen Adoptivsohn, einem schlechten Menschen, hier war, gesagt: Wenn solche Sachen (d.h. Metzeleien) passierten, so würde es ja durch Vermittlung eines Großen, wie z(um) B(eispiel) meiner, geschehen!! — Es sei übrigens auch vom Minister in Konstantinopel Befehl gekommen, gegen die Armenier vorzugehen. So sei es in vielen Städten ebenso gegangen wie hier, unter) a(nderem) auch in Diarbekir. In Mesereh habe es der Wali nicht zugelassen. Der habe die Armenier, Männer u(nd) Frauen, nach Urfa abgeschickt über hier, an den hiesigen Mutessarif telegraphiert, daßer Leute entgegenschickte. Dieser habe geantwortet:er hätte keine zuverlässigen Leute. Als sich Mustapha Agha angeboten hätte, hätte ihn der Mutessarif nicht gelassen. Überhaupt ist Mustapha Agha wegen seiner Christenfreundschaft als «Gjaur» verhaßt u(nd) gefährdet. Heute waren 200 armenische Frauen bei ihm gewesen.er hatte ihnen geraten, sie sollten sich weigern zu gehen — Verbannte aus Sivas seien massenhaft in den Tochmassu, Nebenfluß des Euphrat, drei Stunden von hier, geworfen. Leere Wagen seien dann viele in der Nacht hierher gekommen (Wir hörten vorgestern Nacht übrigens auch das Geräusch vieler Wagen von der Sivasstraße her). So würde es noch vielen gehen — Das Pferd des getöteten [...] Stadtarztes hat Mehmed Beg jemandem in Mesereh zum Geschenk gemacht. Das des katholischen Bischofs, der in der Nacht getötet wurde, hat man Mustapha Agha gegeben;er kam heute darauf geritten. Der Mollah, der zum Parlament gehört (???), u(nd) der schon oft u(nd) sehrfreundschaftlich hier war, verbreitet die Ansicht, die Ware der getöteten Armenier gehöre von Rechts wegen den Türken. Der Mutessarif soll vergeblich dagegen ankämpfen [...] Mustapha Agha fragte: «Schreitet denn Europa gar nicht dagegen ein? Steht so etwas denn in Eurem oder in unserem Buch? Wenn gefragt wird, hier steht die ganze Wahrheit geschrieben» — dabei zeigteer auf sein Herz —, «ich fürchte nicht [...]» (p. 53).

8 juillet 1915 — [...] J’ajoute aux indications fournies un fait qui fut rapporté aujourd’hui même à Makrouhi: un certain nombre d’ouvriers qui travaillent à Tchiftlik ont déja été transférés du han à la prison.

Il est particulièrement affreux, surtout à présent, de s’imaginer [l’état de] ces gens-là, si loin de toute conspiration politique, que nous avons fréquentés et que nous avons toujours rassurés en leur disant qu’ils n’auraient rien à craindre; des gens comme Badrian, Mikäel effendi et son fils, Gabriel effendi, qui a inlassablement travaillé pendant toute sa vie au service du gouvernement, le pasteur dont le plus grand désir était de rapprocher les gens de Dieu en ces temps de détresse et de leur apprendre à prêcher et qui, juste avant son emprisonnement, nous avait proposé de prêcher la parole de Dieu aux prisonniers, mais aussi Khosrov effendi, Nichan et beaucoup d’autres qui n’ont en aucun cas commis de crimes politiques, [devenus] dignes du dernier supplice. Tous ces gens furent mis en prison, étranglés de nuit et enfouis n’importe où. On ne peut pas se faire à cette idée. Nous ne comprenons pas comment nous n’avons pas pressenti tout cela [...] Mais nous sommes reconnaisants de n’avoir pas pressenti [ces choses] et nous croyons que Dieu a fermé nos yeux. Car si nous l’avions su, nous aurions été dans l’obligation de risquer notre vie pour les Arméniens et cela, selon toute probabilité, en vain.

[...] Zu der oben gegebenen Bemerkung noch eines, was auch heute Makruhi erzählt wurde: Von den Arbeitern, die in Tschiftlik arbeiteten, sind bereits welche aus dem Chan ins Gefängnis überführt worden!

Wie entsetzlich, wenn man sich all die Leute vorstellt, denen nichts ferner lag als politische Umtriebe, mit denen wir verkehrten u(nd) die wir stets beruhigten, daß ihnen gerade in dieser Zeit keine Gefahr drohen könne, wie Bardrjan, Micael Eff(endi) u(nd) Sohn, Gabriel Eff(endi), der sein ganzes Leben unermüdlich als Rechtsanwalt im Dienste der Regierung gearbeitet hat, der Badwelli, dessen größtes Anliegen war, die Leute in dieser Zeit der Not zu Gott zu führen u(nd) zum Beten anleiten zu können, der noch dicht vor seiner Verhaftung gern mit uns darüber gesprochen hätte, ob man nicht den Gefangenen Gottes Wort bringen könne; aber auch Chosroff Eff(endi), Nischan u(nd) viele andere hatten keinesfalls todeswürdige politische Vergehen begangen. Diese Leute wurden nun alle ins Gefängnis gesperrt und nachts irgendwo erwürgt u(nd) verscharrt. Man kann’s nicht fassen. — Ganz unbegreiflich ist uns, daß wir all das nicht vorausahnten [...] Wir sind aber dankbar, daß wir es nicht geahnt haben u(nd) meinen, Gott habe unsere Augen gehalten. Denn hätten wir es gewußt, so hätten wir wohl unser Leben für das der Armenier einsetzen müssen — u(nd) aller Wahrscheinlichkeit nach vergeblich (p. 56).

Eregli, début mars 1916 — à Eregli, je suis sorti du train, car je voulais gagner Malatia via Césarée et Sivas. La location d’une voiture a posé de grands problèmes [...] La plupart des cochers étaient arméniens. Comme ils étaient les plus sûrs, on faisait habituellement appel à eux et maintenant ils manquent évidemment. En outre la plupart des voitures de transport et des camions fardiers ont été confisqués par l’administration militaire [...] Le gouverneur, à qui je me suis adressé, a promis de m’aider, mais n’a rien entrepris des jours durant. Durant ces quelques jours, j’ai fait la connaissance de quelques familles d’Arméniens qui, étant des artisans, étaient pour l’instant dispensés de déportation. Effrayés et intimidés comme ils l’étaient, ils n’osaient guère sortir et je ne leur rendais visite que le soir, pour ne pas leur causer de désagréments. Ils s’occupaient avec amour de quelques nourrissons qu’ils avaient ramassés, après le passage des chrétiens déportés, derrière des haies et des clôtures [...] Ils racontaient des choses horribles concernant les conditions de déportation et notamment que les exilés étaient entassés dans des fourgons à bestiaux — le chemin de fer de Bagdad comporte aussi des fourgons à bestiaux pour transporter des chèvres et des moutons. Ces fourgons à bestiaux sont divisés en deux parties à mi hauteur, de façon qu’il y ait un espace en haut et un en bas, pour y transporter du bétail en haut et en bas. Dans de tels wagons, les exilés étaient embarqués comme du bétail. Il leur était impossible de rester debout, seule la position accroupie était à peine possible, car les wagons étaient bondés. Hommes, femmes et enfants, personnes bien portantes et malades, tous pêle-mêle, étaient ainsi transportés pendant des jours entiers. Des malades mouraient en même temps; des femmes enceintes mettaient au monde des enfants. J’avais déja appris auparavant, à Eski Chéhir et à Konia, ce que m’y fut rapporté en détail. Quoique ces nouvelles m’aient fait grande impression, les choses affreuses que j’ai apprises et vues plus tard les ont effacées».

In Eregli verließ ich den Zug, da ich von hier aus über Césarée und Sivas Malatia erreichen wollte. Das Mieten eines Reisewagens bereitete große Schwierigkeiten [...] Die Mehrzahl der Arabadschis (Kutscher) waren Armenier. Da sie die zuverlässigsten waren, mietete man gewöhnlich einen solchen. Naturgemäß fielen dieselben jetzt ganz aus. Ferner hatte die Militärverwaltung den größten Teil sowohl der Personen- wie auch der Lastwagen beschlagnahmt [...] Der Gouverneur, an den ich mich wandte, versprach Hilfe, tat aber mehrere Tage nichts. In jenen Tagen lernte ich einige armenische Familien kennen, die, weil sie Handwerker waren, bis zu der Zeit von der Verschickung verschont geblieben waren. Verängstigt und verschüchtert wagten sie sich kaum auf die Straßen, und auch ich besuchte sie nur abends, um ihnen keine Unannehmlichkeiten zu bereiten. Mit großer Liebe verpflegten sie eine Anzahl Säuglinge, die sie nach dem Durchzug der in die Verbannung gehenden Christen am Wege hinter den Hecken und Zäunen aufgelesen hatten [...] Sie erzählten Schauriges über die Art der Verschickung, wie die Verbannten in Viehwagen eingepfercht waren. Es gibt auf der Bagdadbahn Viehwagen für den Transport von Ziegen und Schafen, dieselben sind in der Mitte so geteilt, daß ein oberer und ein unterer Raum entsteht, so daß oben und unten Tiere verladen werden können. In diese Wagen verlud man die Verbannten, gleich wie Tiere. Stehen war nicht möglich, höchstens ein Hocken, und auch das kaum, weil die Wagen überfüllt waren. Männer, Frauen und Kinder, Gesunde und Kranke, alle durcheinander, wurden auf diese Weise tagelang befördert. Kranke starben dabei, schwangere Frauen gebaren. Was mir hier ausführlich erzählt wurde, hatte ich schon früher in Eski Schehir und Konia gehört. Aber einen wie tiefen Eindruck das Gehörte auf mich machte, er wurde verwischt von dem Furchtbaren, das ich später hörte und sah (Tiefen, p. 10).

Césarée — A Césarée, il nous a fallu attendre quelques jours, avant que nous puissions louer une voiture pour aller à Sivas. Un jour j’ai fait appeler un barbier par [mon domestique] Hussein. Celui-ci se fit connaître comme étant arménien. C’est grâce à sa conversion à l’Islam qu’il avait échappé à l’assassinat. Je lui ai demandé des nouvelles d’un ami arménien de Césarée auquel j’étais très attaché, car il était un grand ami des aveugles. «Il est vivant», disait le barbier, «mais lui aussi a mis un blanc». Ce qui signifie qu’il est devenu musulman — les convertis mettaient en général un foulard blanc ou jaune autour de leur fez.

In Césarée mußten wir wieder einige Tage warten, ehe wir einen Wagen bis Sivas mieten konnten. Eines Tages ließ ich durch Hussein (Christoffels türkischer Diener, die Hrsg.) einen Barbier rufen. Der gab sich mir als Armenier zu erkennen. Er war durch den übertritt zum Islam der Ermordung entgangen. Ich fragte ihn nach einem armenischen Freunde aus Cäsarea, mit dem ich, weil er ein großes Blindenfreund war, besonders eng verbunden war. ‘Er lebt’, sagte der Barbier, ‘aber er hat auch weiß umgebunden’. Das sollte heißen: er ist Mohammedaner geworden. Die Konvertiten banden meistens nach mohammedanischer Sitte ein weißes oder gelbes Tuch um den Fes (Tiefen, p. 11).

Sivas, vers la mi-mars 1916 — Nous sommes restés une semaine à Sivas. Après la prise d’Erzeroum par les Russes, on avait transferé le consulat allemand de là à Sivas. Le représentant du consulat allemand prenait chaleureusement soin des Arméniens et aidait de son mieux la mission américaine. J’ai rendu visite à l’orphelinat suisse de Sivas, que j’avais dirigé pendant quelques années, avant l’établissement de Bethesda. La directrice arméniennne, une ancienne élève à moi, a dit: «C’est une chance que tu aies été, en tant qu’Allemand, notre directeur. Grâce à cela, nous avons osé demander son aide au consul allemand, ce qui nous a fait échapper à l’exil». à Sivas, on prenait [du reste] cette maison pour un établissement allemand. Le dimanche, j’ai fait le culte dans l’appartement du médecin américain de la mission — la chapelle protestante était transformée en hôpital militaire. Il y subsistait un petit noyau de la grande et florissante communauté protestante [de la ville]. La salle de séjour du médecin pouvait aisément contenir tous les fidèles.

In Siwas blieben wir eine Woche. Nach der Einnahme von Erserum durch die Russen war das deutsche Konsulat von dort nach Sivas verlegt. Der deutsche Konsularvertreter nahm sich der Armenier mit großer Wärme an und war auch nach Kräften der armerikanischen Mission behilflich. Ich besuchte das Sivaser schweizerische Waisenhaus, dem ich vor Gründung Bethesdas einige Jahre vorgestanden hatte. Die armenische Vorsteherin, ein früherer Zögling von mir, sagte: ‘Wie gut ist es, daß du als Deutscher unser Direktor warst. Daher haben wir den Mut genommen, die Hilfe des deutschen Konsuls anzurufen, und so sind wir der Verschickung entgangen.’ In Sivas galt das Haus als deutsches. Sonntags hielt ich Gottesdienst in der Wohnung des amerikanischen Missionsarztes. Die protestantische Kapelle war Lazarett. Ein kleines Häuflein war von der großen, blühenden, protestantischen Gemeinde übrig geblieben. Das Wohnzimmer des Arztes faßte bequem die Zuhörer (Tiefen, p. 11).

Entre Sivas et Malatia, fin mars, début avril 1916 — Près d’Aladcha Han, à quelques journées de voyage au sud de Sivas en direction de Malatia, j’ai vu les premiers cadavres non enterrés le long de la route, dans une flaque, à côté d’une porte cochère. Par la suite, il y en eut de plus en plus et finalement chaque gîte, caractérisé par des restants de feux de camp, était entouré d’un cercle de squelettes. On en trouvait dans chaque fente de la terre, parfois à peine recouverts de pierres ou superficiellement enfouis, ou encore déterrés par les chiens. Entre Hassan Badragh et K?rk Gös — un trajet de six heures au cours duquel la route caravanière traverse la partie aride de la plaine de Malatia —, la route était jonchée des cadavres de ceux qui étaient morts de faim et de soif ou qui avaient tués en chemin. Quand, quelques semaines après mon arrivée à Malatia, on signala la venue à Malatia du général en chef turc et de son état-major, les autorités de la ville envoyèrent un détachement pour effacer sur la route les traces de la mort des Arméniens et pour enterrer les cadavres. On l’a fait en premier lieu par égard pour les accompagnateurs allemands d’Enver pacha. Quand j’ai pris le même chemin, à mon retour en février 1919, les os décolorés entouraient toujours la route.

Bei Aladscha Chan, einige Tagesreisen südlich von Siwas, Richtung Malatia, sah ich die ersten unbeerdigten Leichen am Wege liegen, in einer Pfütze, neben einer Haustür. Von da an mehrten sich dieselben, bis schließlich jeder Lagerplatz, der an den Resten der Lagerfeuer kenntlich war, mit einem Kreis von Skeletten umgeben war. In jeder Erdfalte lagen sie, manchmal mit Steinen notdürftig bedeckt oder oberflächlich verscharrt, von den Hunden aber wieder ausgewühlt. Zwischen Hassan Badrek (Badragh, die Hrsg.) und Kyrk Gös, einer Strecke von sechs Reitstunden, wo die Karawanenstraße durch den wasserlosen nördlichen Teil der Malatiaebene führt, war die Straße übersät mit Leichen solcher, die am Wege verhungert, verdurstet oder erschlagen waren. Als einige Wochen nach meinem Eintreffen in Malatia die Ankunft des türkischen Generalissimus mit seinem Stabe gemeldet wurde, sandte die Behörde der Stadt ein Kommando aus, die Spuren des Todesweges der Armenier zu verwischen und die Leichen zu beerdigen, und zwar in erster Linie mit Rücksicht auf die deutschen Begleiter Enver Paschas. Als ich bei meiner Heimreise im Februar 1919 dieselbe Strecke wiederkam, da lagen die bleichenden Knochen wieder am Wege (ibid., pp. 12-13).

Hassan Badragh, 7 avril 1916 — Quels effets dévastateurs avait eu la tempête des passions raciales déchaînées! Tout au long de mon trajet, la population arménienne a été déportée ou tuée, et personne n’ose publiquement se déclarer chrétien, nulle part on ne trouve une seule communauté chrétienne. Le prêche de l’ évangile a cessé, les églises et les chapelles ont été confisquées, pillées et profanées, les croix arrachées, les cloches cassées.

Wie hatte das Unwetter entfesselter Rassenleidenschaft und entfesselten Fanatismus zerstörend gewirkt! Auf der ganzen weiten Strecke die armenisch-christliche Bevölkerung verschickt oder getötet; niemand, der es wagt sich öffentlich als Christ zu bekennen, nirgends mehr eine christliche Gemeinde. Die Predigt des Evangeliums war verstummt, Kirchen und Kapellen beschlagnahmt, ausgeraubt, geschändet, die Kreuze heruntergerissen, die Glocken zerschlagen (ibid., p. 13).

B - Malatia de 1916 à1919

Les survivants de la déportation

Les déportations à grande échelle avaient cessé dans notre contrée, aussi des massacres de grande ampleur n’avaient plus lieu. Ce travail avait en général déja été accompli. Mais il régnait une misère inexprimable. Dans chaque maison turque il se trouvait des enfants chrétiens, des filles adultes ou des jeunes femmes; beaucoup se portaient bien; beaucoup aussi étaient traités en esclaves. Le marché et les rues de la ville étaient noirs de femmes et d’enfants mendiant. La situation des Arméniens qui vivaient dispersés dans les montagnes au sud de Malatia était encore pire. Les convois de déportés venant du nord avaient dû parcourir ces montagnes pour ensuite traverser, près de Samsat, l’Euphrate et finalement gagner les plaines de Syrie et de Mésopotamie. Les Kurdes qui habitent ces montagnes vivent sous la domination de deux chefs de tribu, des frères; tous deux sont de véritables diables; ils ont commis des atrocités bestiales contre les Arméniens de passage.

Il était resté à Malatia quelques milliers de femmes, de jeunes filles et d’enfants, convertis de force. Ceux qui avaient réussi à s’enfuir des harems venaient chez nous.

Il se trouvait à Malatia relativement beaucoup de veuves avec un ou plusieurs enfants qui avaient réussi par tous les moyens à échapper au destin tragique général.

La grande majorité des chrétiens restés dans la ville s’était convertie à l’Islam et les conversions continuaient encore.

Les gens logeaient dans les ruines des maisons arméniennes, des fois à l’ombre d’un mur ou d’un mûrier, démunis de tout, malades, affamés, désespérés.

Malatia 1916-1919, Die überlebenden der Deportationen.

Größere Verschickungen hatten in unserer Gegend aufgehört, auch fanden Metzeleien größeren Maßstabes nicht mehr statt. Diese Art Arbeit war in der Hauptsache getan. Aber es herrschte unbeschreibliches Elend. In jedem Türkenhause befanden sich Christenkinder oder erwachsene Mädchen und junge Frauen, viele in erträglicher Lage, viele in Sklavenstellung. Der Markt und die Straßen der Stadt wimmelten von bettelnden Frauen und Kindern. Schlimmer noch war die Lage der Armenier, die in dem südlich von Malatia sich hinziehenden Gebirgszug zerstreut lebten. Die Kolonnen der von Norden kommenden Deportierten mußten dieses Gebirge durchqueren, um nachher bei Samsat den Eufrat zu überschreiten und die syrischen und mesopotamischen Ebenen zu gewinnen. Die diesen Gebirgszug bewohnenden Kurden stehen unter der Botmäßigkeit zweier Häuptlinge, Brüder, beide Teufel in Menschengestalt. Diese hatten unter den durchziehenden Armeniern viehisch gehaust (Tiefen, p. 28).

Es waren in Malatia einige Tausend Frauen, Mädchen und Kinder, z.T. zwangsweise zurückgeblieben. Wem es gelang, dem Gefängnis des Harems des zu entfliehen, der kam zu uns (Tiefen, p. 29).

Es waren in Malatia verhältnismäßig viele Witwen, denen es auf irgend eine Weise gelungen war, mit einem oder mehreren Kindern dem allgemeinen Verderben zu entrinnen (ibid., p. 30).

Die große Mehrzahl der in der Stadt zurückgebliebenen Christen war zum Islam übergetreten, und noch ging der Islamisierungsprozeß weiter (ibid., p. 43).

Die Leute wohnten in den Ruinen der armenischen Häuser, manchmal im Schatten einer Mauer oder eines Maulbeerbaumes, entblößt von allem, krank, ausgehungert, verzweifelt (ibid., p. 45).

La prostitution forcée — Les jeunes femmes et les filles se trouvaient dans une situation particulièrement difficile. La faim et l’absence d’abris les avaient forcées à se prostituer, au point qu’être chrétienne et être prostituée devenaient équivalents [...] La femme arménienne était mise hors la loi [...] Les femmes et les filles avaient enduré des choses terribles. Entrer en mariage légal avec un musulman, même en tant que deuxième ou troisième épouse, était le sort le plus enviable. C’étaient souvent les assassins de leurs maris qui demandaient les femmes en mariage ou en concubinage. On s’imagine ce que ces femmes ont pu éprouver. Malheur à celles qui résistaient! Malheur à la mère qui refusait de donner sa fille [...] Elles étaient ainsi en grand nombre poussées à la prostitution. Jusqu’à ce moment-là, il n’y avait pas eu de prostitution publique à l’intérieur de l’Asie mineure. Maintenant, la prostitution commençait à se répandre devant tout le monde. “La ville entière est une maison publique” se plaignaient les musulmans pieux [...] Finalement les autorités recouraient au casernement. On aménageait quelques maisons à demi-délabrées dans le quartier arménien détruit. Ce qui s’y déroulait, c’était l’enfer.

La soi-disant fabrique était un bourbier d’infamie. Il s’agissait de l’entreprise d’un Turc qui avait agrandi son atelier de tissage et sa menuiserie avec de l’argent et des matériaux dérobés, et en avait fait une grande fabrique. Les ouvriers et ouvrières étaient des Arméniens. Comme il était sous-traitant des militaires, il arrivait à libérer certains de la déportation sous prétexte qu’il avait besoin de main-d’œuvre. Il avait en effet préservé des centaines d’hommes et de femmes de la déportation et finalement de la mort. Le plus souvent il se faisait payer cher pour cela. Les femmes et les filles étaient psychiquement et physiquement ses esclaves. Les Turcs l’appelaient Hamid de Malatia, par référence au sultan Abdul-Hamid II. Il employait des fois sept à huit cents personnes, en majorité des femmes.

Parmi les femmes arméniennes, j’ai trouvé des héroïnes, et ce qu’elles ont fait alors, en endurant tout et en travaillant pour leur survie et celle de leurs enfants, prouve la valeur du peuple arménien. Que beaucoup d’entre elles ne soient pas parvenues à mener cette lutte inhabituelle, aient cedé et se soient abondonnées au vice, qui osera les condamner pour cela? On ne ressent que de la pitié pour elles. Je n’oublierai jamais cette fille qui se plaignait en gémissant «Mais je n’avais rien à manger», ou cette veuve de pharmacien, une femme instruite, qui n’arrivait pas à gagner sa vie et celle de ses enfants de façon honnête, et me dit: «Effendi, j’ai cinq enfants, doivent-ils mourir de faim?» Et son regard était celui d’un animal pourchassé.

Zwangsprostitution. In besonders schwieriger Lage waren die jungen Frauen und Mädchen. Hunger und Obdachlosigkeit trieben sie der Prostitution in die Arme, so daß schließlich Christin sein gleichbedeutend war mit Prostituierte sein (Tiefen, p. 29) [...] Die armenische Frau war vogelfrei [...] Die Frauen und Mädchen erlitten Furchtbares. Am besten waren noch diejenigen dran, die von einem Mohammedaner in eine gesetzliche Ehe eingeführt wurden, wenn auch als 2. oder 3. Frau. Vielfach waren es die Mörder der Gatten, die die Frauen zur Ehe oder Mätresse begehrten. Man stelle sich vor, was die Armen dabei empfanden. Wehe dem Mädchen, das sich widersetzte! Wehe der Mutter, die sich weigerte ihre Tochter preiszugeben [...] So wurden sie denn in Scharen in die Prostititution hineingetreiben. Das Innere Kleinasiens kannte bis dahin keine öffentliche Prostitution. Jetzt auf einmal machte sich die Unzucht in aller üffentlichkeit breit. ‘Die ganze Stadt ist ein Bordell’, klagten die frommen Mohammedaner [...] Schließlich schritt die Behörde zur Kasernierung. Einige halbverfallende Häuser in einem zerstörten armenischen Viertel wurden eingerichtet. Was dort bereitet wurde, war ein Stück Hölle (ibid., p. 55).

Ein sittlicher Sumpf war die sogenannte Fabrik. Es war das ein Unternehmen eines Türken, der mit zusammengeraubtem Gelde und Material seine Weberei und Schreinerwerkstätte zu einem großen Betriebe ausgebaut hatte. Die Arbeiter und Arbeiterinnen waren Armenier. Da er Militärlieferungen hatte, konnte er jeden von der Deportation losbitten, unter dem Vorwande, daß er Arbeiter gebrauche. Er hat wirklich Hunderte von Männer und Frauen vor der Verschickung bewahrt und damit vom Tode errettet. Meistens ließ er sich dafür schwer bezahlen. Die Frauen und Mädchen waren ihm mit Leib und Seele verfallen. Die Türken nannten ihn den Hamid von Malatia, in Erinnerung an Sultan Abdul Hamid II. Er beschäftigte manchmal 7-800 Personen, davon die Mehrzahl weibliche (Tiefen, p. 55).

Ich habe Heldinnen unter den armenischen Frauen kennengelernt, und das, was sie in jener Zeit geleistet haben im Erdulden und in der Arbeit fürs tägliche Brot für sich und ihre Kinder, ist ein Beweis von der Tüchtigkeit des armenischen Volkes. Daß viele in dem ungewohnten Kampf erlahmten, die Waffen streckten und in den schmutzigen Strudeln des Lasters untergingen, wer wollte es wagen, sie zu verurteilen? Man kann nur Mitleid mit ihnen empfinden. Ich vergesse nicht wie mir ein Mädchen jammernd klagte: ‘Ich hatte doch nichts zu essen.’ Oder jene Apothekerswitwe, eine gebildete Frau, die nicht fähig war, sich und ihre Kinder auf ehrliche Weise zu ernähren. ‘Effendim’, sagte sie, ‘ich habe 5 Kinder, sollen die verhungern?’ In ihren Augen hatte sie den Ausdruck eines gejagten Wildes (ibidem).

La misère des enfants — Au cours des déportations de 1915, les autorités de Malatia avaient rassemblé beaucoup d’enfants abandonnés, mais également enlevé des enfants à leurs mères sous prétexte de les élever dans un orphelinat. Dans la plupart des cas, les mères avaient volontairement donné leurs enfants, car c’était le seul moyen de sauver leurs chéris. On avait ainsi rassemblé près de huit mille enfants chrétiens qui étaient hébergés dans des écoles, des églises et des maisons inhabitées. On appelait ces maisons orphelinats, mais elles étaient tout sauf des orphelinats [...] La situation dans ces maisons était terrible. Le nombre des enfants diminuait chaque jour du fait de la famine et des épidémies. Les femmes arméniennes et les fonctionnaires turcs qui devaient s’occuper des enfants dérobaient généralement tout ce qui leur était destiné. Certains se sont véritablement enrichis de cette manière. On employait quelques femmes spécialement pour retirer à l’aide d’une corde, le matin venu, les cadavres de ceux qui étaient morts pendant la nuit. Elles les jetaient dans les jardins qui entouraient la maison, où les chiens les déchiquetaient. Jusqu’à maintenant ces jardins sont jonchés d’os humains. Après quatre mois, il n’est plus resté que quatre cents enfants sur les huit mille [du début]. Ils ont été sauvés grâce au maire, un humaniste qui les envoya dans les villages kurdes des alentours. Une partie de ces enfants est venue plus tard à Bethesda.

La misère des enfants était également due à l’adoption en masse par des musulmans des enfants chrétiens abandonnés. Beaucoup de musulmans ont sans doute adopté des enfants chrétiens pour les motifs les plus nobles. Dans ces cas-là, ils les ont traités comme leurs enfants naturels. Mais il y avait d’innombrables garçons et filles qui vivaient comme des esclaves, qui étaient achetés et vendus, ou chassés dans la rue après avoir été exploités. J’en ai accueilli beaucoup à Bethesda [...] La misère matérielle des enfants était inexprimable, mais leur misère morale encore pire. Un grand nombre de garçons et de filles asservis servaient à contenter les appétits sauvages de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Un vieillard gardait quinze filles de moins de douze ans. On a par la suite découvert les cadavres de certaines d’entre elles dans la rue, tandis que les autres avaient été chassées. La prostitution des enfants: essayez de comprendre ce que cela signifie. Il faut avoir vu ces enfants, vu comment ils rôdaient dans les rues avec un regard audacieux et entendu ou traînaillaient à l’entrée des casernes.

Kinderelend. Bei den Deportationen im Jahre 1915 hatte die Behörde von Malatia viele herrenlose Kinder gesammelt, andere ihren Müttern weggenommen unter dem Vorwande, sie in Waisenhäusern zu erziehen. In den meisten Fällen gaben die Mütter ihre Kinder willig her, da es der einzige Weg war, ihre Lieblinge zu retten. So waren gegen 8000 Christenkinder zusammengebracht und in Schulen, Kirchen und leerstehenden Häusern untergebracht worden. Man nannte diese Häuser Waisenhäuser. Sie waren aber alles andere, nur nicht dieses [...] Die Zustände in den Häusern waren furchtbar. Hunger und Seuchen verringerten die Zahl der Kinder täglich. Die armenischen Frauen und türkischen Beamten, welche die Kinder betreuen sollten, nahmen meistens das, was diesen zukam. Einige haben sich auf diese Weise direkt bereichert. Es waren besondere Frauen angestellt, die des Morgens die Leichen der in der Nacht Gestorbenen an einem Strick herausschleifen mußten. Sie warfen dieselben in die das Gebäude umgebenden Gärten, wo die Hunde sich über den Leichen zerbissen. Heute noch sind die Gärten übersät mit Menschenknochen. Nach Ablauf von vier Monaten waren von den 8000 Kindern noch vierhundert vorhanden. Diese wurden durch den menschenfreundlichen Bürgermeister gerettet, indem er sie in die umliegenden Kurdendörfer verteilte. Ein Teil von ihnen fand später den Weg nach Bethesda (ibidem, p. 57).

Kinderelend wurde auch verursacht durch die Massenadoption der herrenlosen Christenkinder von seiten der Mohammedaner. Es ist zweifellos, daß viele Mohammedaner aus den edelsten Motiven armenische Kinder adoptierten. In solchen Fällen wurden sie wie wirkliche Kinder gehalten. Dann aber lebten ungezählte, Knaben und Mädchen, in einem entsetzlichen Sklavenverhältnis, wurden gekauft und verkauft, oder nach Ausnutzung auf die Straße gejagt. Viele solcher haben wir in Bethesda aufgenommen [...] Unsagbar war das materielle Elend der Kinder, größer aber das moralische. Viele versklavte Knaben und Mädchen dienten den bestialischen Gelüsten ihrer Herren und Herrinnen. Ein alter Mann hielt sich 15 Mädchen unter 12 Jahren. Nachher fand man die Leichen eines Teiles in der Straße, die anderen wurden weggejagt. Kinderprostitution — man suche zu verstehen, was in diesen Worten liegt. Man muß diese Kinder gesehen haben, wie sie mit frechen wissenden Augen die Straßen durchstrichen und vor den Kasernen lungerten (Tiefen, p.59).

Les quartiers arméniens — Dans la ville, on vendait les maisons arméniennes abandonnées pour les démolir et brûler leur bois, même lorsqu’il s’agissait de belles maisons toutes neuves. Les quartiers arméniens étaient de vastes amas de décombres, comme s’ils avaient été lourdement bombardés

Die armenischen Viertel. In der Stadt wurden die verlassenen armenischen Häuser auf Abbruch verkauft und das Holzwerk verfeuert. Auch die schönsten, ganz neuen Häuser machten da keine Ausnahme. Die armenischen Viertel waren ein Trümmerhaufen, als ob sie ein schweres Bombardement erlitten hätten (Tiefen, p. 33).

La famine et la misère dans la ville — La dévaluation des billets turcs fut accompagnée par une augmentation extraordinaire du prix des denrées. Le pain coûtait cent fois plus cher qu’avant la guerre, l’orge cinquante fois plus.

La faim, ce fléau horrible, a tué des milliers et des milliers d’enfants chrétiens et musulmans. C’est indescriptible. Je frémis encore lorsque défilent dans ma tête certaines scènes, et encore étions-nous habitués à pas mal de choses atroces [...] Près de Bethesda, il y avait un magasin de vivres. Pendant la journée, on y embarquait du blé pour l’envoyer au front. [L’entrée] de ce magasin était toujours bloquée par des femmes et des enfants affamés, chrétiens et musulmans, qui cherchaient des grains dans la poussière de la rue. Ils se précipitaient même sur les crottins pour y chercher des grains d’orge qui, lorsqu’il s’en trouvait, étaient voracement avalés. Les gens affamés venaient en foule pour dévorer tous les chaumes verts des champs environnant Malatia [...] Devant l’abattoir de la ville attendait toujours une foule d’enfants qui, avec les récipients apportés, recueillaient le sang des bêtes abattues et le buvaient avec avidité ou disputaient aux chiens les viscères jetés des animaux.

Ainsi notre vie [à Bethesda] n’était pas aisée, mais supportable en comparaison de la famine qui régnait dehors. Il m’apparaît encore plus à présent comme un miracle de la multiplication des pains le fait que nous soyons parvenus à nourrir une telle foule de gens dans des conditions pareilles et avec des moyens aussi réduits.

L’acquisition de combustibles posait de grands problèmes [...] Nous avons d’ailleurs eu infiniment froid. Quand il faisait trop froid l’hiver, je faisais rester tout le monde au lit, même pendant la journée.

Hunger und Not in der Stadt. Mit der Entwertung des türkischen Papiergeldes war eine unnatürliche Steigerung der Lebensmittelpreise verbunden. Der Brotpreis stieg auf das hundertfache des Normalpreises vor dem Kriege. Gerste kostete das fünfzigfache (Ibidem, p. 34). Der Hunger! Dieser entsetzliche Würger hat tausend und abertausend junge Menschenkinder umgebracht, Christenkinder und mohammedanische. Das kann man nicht schildern. Mir stehen Szenen vor Auge, vor denen es mir bis heute noch schaudert, und wir waren doch an allerlei gewöhnt [...] In der Nähe Bethesdas war ein Militär-Proviantmagazin. Dort wurde über Tag Getreide verladen und an die Front geschickt. Dasselbe war stets umlagert von hungernden Frauen und Kindern, Christen und Mohammedanern, die aus dem Straßenstaub die Getreidekörner suchten. Auch stürzten sie sich auf den frischen Pferdekot und durchsuchten ihn nach Gerstenkörnern, die dann gierig verschlungen wurden. In Scharen kamen die Hungernden auf die Bethesda umgebenden Felder und verschlangen jedes grüne Hälmchen. [...] Vor dem städtischen Schlachthof stand jederzeit ein Schar Kinder mit allerlei Gefäßen, in denen sie das Blut der geschlachteten Tiere auffingen und gierig tranken, oder sie stritten sich mit den Hunden um die weggeworfenen Eingeweide der Tiere (Ibidem, p. 60).

So war unser Leben (in Bethesda, die Hrsg.) kein üppiges, aber im Vergleich mit der draußen herrschenden Hungersnot erträglich. Mir ist es heute noch wie ein stehendes Speisungswunder, daß wir unter de n Verhältnissen, mit den geringsten Mitteln eine so große Schar von Menschen am Leben erhalten haben (Ibidem, p. 33)

Eine große Schwierigkeit bot die Beschaffung von Brennmaterial [...] Im übrigen haben wir unendlich gefroren. Wenn es im Winter gar zu kalt wurde, ließ ich auch am Tage alle in den Betten (Ibidem, p. 33).



C. La situation physique et mentale des Arméniens à Malatia

Le rapport de Christoffel comprend également des détails précieux concernant les problèmes médicaux et psychiques dont souffraient les survivants, qu’il nous semble à propos de présenter ici.

Maladies — Mis à part la faiblesse physique générale dont souffraient la plupart des nouveaux venus, et qui imposait des soins spéciaux, chacun souffrait de n’importe quelle maladie. Ainsi Bethesda avait souvent l’air d’être plus un hôpital qu’un établissement pour des bien-portants [...] Tous les nouveaux venus, sans exception, étaient complètement couverts de poux, à un point tel que moi-même, qui séjournais depuis longtemps en Orient, je ne l’aurais pas jugé possible [...] Un autre ennemi à combattre constamment était la gale. Il me semble qu’il ne s’agissait pas d’une gale ordinaire. Les Arméniens la nommaient la maladie de l’exil et chaque déporté en souffrait [...] Les mains, les bras et les jambes étaient les plus atteints. Des plaies profondes et purulentes apparaissaient. Les mains et les pieds étaient très gonflés, les doigts et les orteils déployés [...] La plupart des filles adultes souffraient de maladies abdominales [...] Nous avons aussi accueilli et soigné beaucoup de malades souffrant de la dysenterie. Souvent la maladie était à un stade tellement avancé, que la guérision n’était plus possible [...] La teigne des enfants, due à la déportation, était très répandue, posait de grands problèmes et nécessitait beaucoup de travail [...] Par suite de la déportation et de la sous-alimentation consécutive, la tuberculose avait connu une propagation terrible, particulièrement parmi les enfants. Il y en avait un grand nombre chez nous, qui se fanaient comme des plantes qui manquent d’air et de soleil [...] La malaria était la maladie la plus répandue. Avant la guerre, il y avait peu de cas. Mais alors, tous ceux qui arrivaient souffraient de malaria chronique. Ce fut particulièrement tragique pour les enfants faibles qui, pour cette raison, n’arrivaient plus à se rétablir.

Scorbut, fièvres, typhus, dysenterie, malaria, choléra et gale faisaient des ravages. Il n’y avait pas de traitements médicaux, encore moins de médicaments, et la diète.

Comme la plupart des gens arrivaient chez nous à demi-morts de faim et sous-alimentés, ils auraient eu besoin d’une nourriture particulièrement riche. Beaucoup souffraient de maladies des intestins et auraient dû suivre un régime. Il était déchirant de ne pas pouvoir leur donner le nécessaire à chacun. Le manque de lait était particulièrement funeste [...] C’est la triste raison pour laquelle nous ne sommes pas parvenus à sauver la vie d’un seul de nos nourrissons et que les enfants faibles mouraient malgré des soins attentifs et tous les efforts possibles.

Krankheiten. Abgesehen davon, daß die meisten Neuaufgenommenen (Armenier, die Hrsg.) schon ihrer allgemeinen Körperschwäche wegen ganz besonderer Pflege bedurften, brachte fast jeder irgend eine Krankheit mit, so daß Bethesda manchmal mehr einem Lazarett glich als einer Anstalt für Gesunde [...] Alle Neuaufgenommenen, ohne Ausnahme, waren stark verlaust, und zwar in einem Maße, wie ich, der ich doch schon länger im Orient war, es nicht für möglich gehalten hätte [...] Ein anderer Feind, mit dem wir andauernd zu kämpfen hatten, war die Krätze. Es scheint nicht die eigentliche Krätze gewesen zu sein. Die Armenier nannten sie die Verbannungskrankheit, und jeder Deportierte hatte sie [...] Hände, Arme und Beine waren am meisten befallen. Es bildeten sich tiefe eiternde Wunden. Hände und Füße waren dick geschwollen, Finger und Zehen von einander gespreizt [...] Die meisten erwachsenen Mädchen kamen behaftet mit Unterleibsleiden [...] Auch viele Dysenteriekranke mußten wir aufnehmen und behandeln. Vielfach waren die Fälle soweit fortgeschritten, daß eine Heilung nicht mehr möglich war [...] Große Schwierigkeiten und viel Arbeit bereiteten die Grindkrankheiten der Kinder, die sich durch die Deportation stark verbreitet hatten [...] Durch die Deportation und die dadurch verursachte Unterernährung hatte die Tuberkulose eine furchtare Verbreitung gefunden, besonders unter der Kindern. Wir hatten auch eine ganze Reihe, die dahinwelkten wie Pflanzen, denen es an Luft und Sonne fehlt [...] Am meisten verbreitet war die Malaria. Vor dem Kriege hatten wir verhältnismäßig wenig. Jetzt aber litt jeder, der kam, an chronischer Malaria. Das war besonders tragisch bei den schwachen Kindern, die sich aus dem Grunde gar nicht erholen konnten (Tiefen, p. 39).

Skorbut, Fleckfieber, Typhus, Dysenterie, Malaria, Cholera und Krätze grassierten. Ärztliche Behandlung war nicht zu erhalten, noch weniger Medizin und Krankenkost (Tiefen, p. 45).

Da die große Mehrzahl schon halb verhungert und unterernährt zu uns kam, hätten sie besonders kräftiges Essen haben müssen. Viele kamen mit Darmkrankheiten und mußten Diat halten. Es schnitt ins Herz, wenn man den Einzelnen nicht geben konnte, was ihr Zustand erforderte. Besonders verhängnisvoll war der Mangel an Milch [...] Das war die traurige Ursache, daß wir keinen unserer Säuglinge durchbrachten, und daß manches schwache Kind trotz sorgfältiger Pflege und unendlicher Mühe dennoch starb (Tiefen, p. 32).

Les peines psychiques — Pour transmettre des valeurs religieuses aux gens, il nous fallait chercher à comprendre leurs états d’âme, et «revivre avec eux» [ce qu’ils avaient enduré]. C’était terrible, et j’étais souvent à la limite de ce que je pouvais supporter. Particulièrement au cours des premiers mois, ce que j’entendais, voyais et apprenais pendant la journée me rendait psychiquement malade [...] Pour ces malheureux, il était déja réconfortant de pouvoir ouvrir leur cœur à quelqu’un, de raconter les souffrances endurées et de se plaindre de la misère actuelle [...] Les horreurs vécues avaient eu des effets différents pour chacun. Les uns cogitaient, résignés sur leur sort, tandis que d’autres se rebellaient farouchement. Les uns étaient remplis par une douleur insatiable, les autres se lançaient dans de cyniques excès moraux.

Die seelischen Nöte. Um den Leuten religiöse Werte übermitteln zu können, mußte man versuchen, sich in ihren Seelen- und Gemütszustand zu versetzen; man mußte versuchen ‘m i t zuerleben’. Das aber war furchtbar, und ich war oft an der Grenze meiner Tragfähigkeit. Besonders in den ersten Monaten war ich abends seelisch krank von dem am Tage Gehörten, Gesehenen und Erlebten [...] Es war den Armen schon eine Erleichterung, ihr Herz einmal auszuschütten und das erfahrene Leid und die gegenwärtige Not klagen zu können [...] Das furchtbare Erleben hatte natürlich auf die Einzelnen verschieden gewirkt. Die einen brüteten fatalistisch dahin, die andern bäumten sich wild auf. Die einen beseelte nicht zu stillender Schmerz, die andern huldigten zynischer, sittlicher Zügellosigkeit (Tiefen, p. 43).

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(1) Dans l’ordre chronologique: Ernst J. Christoffel, Wie uns vier deutsche Jungen in Malatia besuchten, Berlin 1913; Id., Aus dunklen Tiefen: Erlebnisse eines deutschen Missionars in Türkisch — Kurdistan während der Kriegsjahre 1916-1918, Berlin-Friedenau 1921; Id., Von des Heilands Lieblingen: Ergreifende Kinderschicksale aus dem Orient, 2e éd., Berlin-Friedenau 1929; Id., Von des Heilandes Brüdern und Schwestern: Bilder aus evangelischer Missionsarbeit im Orient, Berlin-Klein-Machnow 1930; Id., Zwischen Saat und Ernte: Aus der Arbeit der Christlichen Blindenmission im Orient, Berlin 1933.
En 1971, la Christoffel-Blindenmission publia également un recueil des écrits de E. J. Christoffel, Aus der Werkstatt eines Missionars, Lahr-Dinglingen.
Le Journal de Bauernfeind et les deux écrits de Christoffel, Zwischen Saat und Ernte et Aus dunklen Tiefen, sont dorénavant cités, dans le texte, sous la forme suivante: Journal et, respectivement, Saat et Tiefen.
Pour en savoir plus des activités de Christoffel et de sa mission, cf. : M. Peitz, Wurzeln und Zweige: 80 Jahre Christoffel-Blindenmission, Stuttgart 1988; F. Schmidt-König, Ernst J. Christoffel: Vater der Blinden im Orient, Gießen 1969 (1er éd.), 71 p.
(2) Il est question d’une traduction inachevée du livre de Christoffel, Zwischen Saat und Ernte, par Willie Chad (Willie Chaderdjian, † 1989), le fils des collaborateurs arméniens de Bethesda, Makrouhi et Garabèd. En 1990, Marlene Petersen avait envoyé une copie de cette traduction à Tessa Hofmann.
(3) U. Feigel, Das evangelische Deutschland und Armenien: Die Armenierhilfe deutscher evangelischer Christen seit dem Ende des 19. Jahrhunderts im Kontext der deutsch-türkischen Beziehungen. Göttingen 1989, p. 170 (Kirche und Konfession; 28)
(4) H. Lörner (éd), Vom Werden einer Mission, Wuppertal-Bremen 1948, p. 3
(5) Cette information est donnée dans la publication de la mission, Vom Werden einer Mission ( ibid., p. 5). Elle contredit les chiffres officiels ottomans des Salmaneh (Annuaire de l’ état) et les données des publications étrangères qui se fondaient sur les Salmaneh : celui de l’année 1296 (du 26 déc. 1878 au 14 déc. 1879) ne compte que 21 710 Arméniens pour le sandjak de Malatia dans son entier ( cf. A. D. Mordtmann, «Die Administrativ-Eintheilung des osmanischen Reiches», Globus vol. 35/17 (1879), p. 265. D’après l’officieux Vak?t du 22 nov. 1879, la ville de Malatia comptait 8 920 musulmans, 3 595 chrétiens et 12 515 habitants en tout, le sandjak de Malatia comptait 82 249 habitants. Mordtmann commente: « Malheureusement, cette publication est aussi négligemment faite que les publications officielles. Ce qui veut dire que les auteurs ne savent ni bien lire ni bien compter. J’étais ainsi dans l’obligation de contrôler chaque nom et chaque chiffre pour réviser la carte et d’additionner de haut en bas. Par “chrétiens” on entend apparemment tous les non-musulmans, donc aussi les Juifs, les Yézidis, etc., qui y habitent » (A. D. Mordtmann, «Offizielle Bevölkerungsziffern aus der asiatischen Türkei», Zeitschrift der Gesellschaft für Erdkunde zu Berlin, vol. 15 [1880], p. 132 sqq.
D’autres sources aussi donnent des chiffres beaucoup plus bas: «Selon les statistiques du Catholicossat de Cilicie, on y (à Malatia) dénombrait 15 000 Arméniens (2 300 maisons) en 1914, sur une population totale de 35.000 âmes.» voir: R. H. Kévorkian - P. B. Paboudjian, Les Arméniens dans l’Empire ottoman à la veille du génocide, Paris 1992, p. 389.
Le consul américain à Kharpert Leslie A. Davis dénombre «environ 30.000» habitants à Malatia en 1917: L. A. Davis, La province de la mort, Paris 1994, p. 231.
(6) Davis, ibid ., p. 113.
(7) Dans les publications étrangères sur Malatia, on trouve aussi ce nom sous la forme de Tamsarian.
(8) Jensine Petersen Oerts quitta la Turquie en 1914, à la suite d’une dépression, mais recommença son travail en faveur des Arméniens le 12 mars 1922 à Rodosto (Tekirda? ), en Thrace. Elle ouvrit une école de dentellerie grâce à laquelle quatre cents jeunes Arméniennes libérées de maisons turques gagnaient leur vie. Après l’accord de Mudania, elle fut forcée de quitter Rodosto, prenant avec elle 4 000 rescapés arméniens. Ses démarches auprès des autorités de Thessalonique rendirent possible l’accueil de ses protégées dans la ville.
(9) En 1915 et 1916, Bethesda était néanmoins soutenue par l’ambassade allemande à Constantinople. Christoffel et son beau-frère Bauernfeind avaient de bonnes relations avec le pasteur de l’ambassade, Graf von Lüttichau, qui ne les aidait pas seulement sur le plan financier, mais aussi en faisant appel à l’ambassadeur si nécessaire.
(10) Mezré (Mesereh), l’actuelle Elazig, constituait la ville basse du chef-lieu Kharpout-Mezré du mutessarriflik de Mamouret ul-Aziz (plus tard Harput). Kharpert, une fondation arménienne beaucoup plus ancienne située au nord-est d’Elazig, est aujourd’hui une localité insignifiante.
(11) Arha ou Arrha/Arga, chef-lieu du caza Akçada?, se trouvait, d’après Bauernfeind, à huit heures de route (à cheval) de Malatia. Aujourd’hui la localité même est nommée Akçada?.
(12) «Pampisch»: arménien pour «dirigeante». D’après Leslie A. Davis on qualifiait de «Pampisch» les femmes sachant lire ( ibid., p. 144).
(13) Après son retour en Allemagne, commença pour Christoffel une période d’attente et d’incertitude. Bethesda était vraisemblablement perdue, et une entrée en Turquie devenue impossible pour des Allemands. Il continuait néanmoins à croire qu’une continuation de son travail en Turquie serait possible un jour. L’heure aurait sonné « de se mettre au service de l’islam » — nouveau slogan de la Blindenmission (U. Schroeter, Dienst am Islam, Berlin 1927; E. J. Christoffel, Missionsmöglichkeiten in der Türkei, Berlin 1925). Au printemps de 1924, quand l’entrée en Turquie fut de nouveau rendue possible, Christoffel se rendit à Constantinople. Il ne put certes pas récupérer Bethesda, mais les autorités lui proposèrent d’installer un établissement pour aveugles à Scutari. Enthousiasmé, Christoffel loua et meubla une maison, fit venir des collaborateurs d’Allemagne, mais le gouvernement turc annula sa promesse brusquement et son projet tomba à l’eau. Nous nous trouvâmes devant le néant ( Saat, p. 239) écrit Christoffel en évoquant la situation de sa mission. Mais en homme énergique, Christoffel trouva toute suite, dès l’été 1925, un nouveau domaine d’activités pour sa mission, l’Iran. Aussi ne renvoya-t-il pas les trois collaborateurs allemands nouveau-venus, mais se rendit avec eux en Iran, où il n’existait plus alors une seule mission allemande. Ce début, dans un pays tout à fait inconnu pour lui, était une entreprise risquée: D’abord pour des raisons financières: la perte de tous nos biens immobiliers en Turquie, causée par l’expulsion de notre domaine d’activité traditionelle, la perte de la plus grande partie de nos «cercles d’amis» désormais en dehors du «Reich», puis la déchéance économique de l’Allemagne ont gravement nui à notre situation financière » ( Saat, p. 240). De plus, les missionnaires allemands s’étaient heurtés à l’incompréhension des Iraniens pour ce qui concernait l’assistance aux aveugles. Christoffel créa des caractères Braille en persan et reconstitua ceux pour l’arménien et le turc perdus à Malatia.
n premier établissement pour aveugles fut inauguré en 1925, à Tabriz, un deuxième en 1928, à Isphahan. La seconde guerre mondiale eut des répercussions graves sur son œuvre: la mission à Tabriz fut détruite et Christoffel fut même arrêté. En 1951 la maison d’Isphahan fut réouverte. Ernst Christoffel, nommé «le père des aveugles en Orient» y passa ses quatre dernières années. C’est en son honneur que le comité directeur rebaptisa l’organisme en Christoffel-Blindenmission im Orient. En 1979, la mission d’Isphahan fut finalement fermée par le gouvernement islamique.
epuis les années soixante, la mission soutient des projets contre la cécité en Afrique, Asie et Amérique latine. Actuellement, elle dispose, grâce à 400 000 donateurs, d’un budget annuel de 67 millions de Marks et réalise 1 200 projets dans cent pays.
(14) Mary L. Graffam, «Miss Graffam’s own Story», June 28 1919, ABC 16.5, vol.6, n° 274, Archives of the American Board of Commissioners for Foreign Missions, Houghton Library, Harvard University ( cf. R. Hovanissian (éd.), The Armenian Genocide: History, Politics, Ethics, New York 1992, p. 103.
 


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