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ETHNOCIDE : le Meurtre d'une Culture (1)

Le terme et sa signification

Le génocide est un crime au champ d’application très large. Raphael Lemkin, principal auteur du projet sur la Convention des Nations Unies sur le génocide, entendait déjà sous le terme "génocide" la destruction totale d'une nation ou d'un peuple, ne se limitant pas à l'extermination physique des personnes ; le génocide, écrivait Lemkin en 1944 dans son ouvrage Axis Rule in Occupied Europe, "désigne plutôt un plan coordonné d'actions diverses, visant à détruire les conditions de vie de groupes nationaux, dans le but d'anéantir ces derniers. Les objectifs d'un tel plan seraient la dissolution des structures politiques et sociales, de la culture, des langues, des sentiments patriotiques, de la religion et des moyens d'existence de groupes nationaux ainsi que l'anéantissement de la sécurité, de la liberté, de la santé, de la dignité, et jusqu'à la vie des personnes appartenant à ces groupes."

Conformément à cette conception du génocide, lors des débats sur le projet de Convention des Nations Unies sur le génocide, fut mentionnée, à côté des génocides physiques et biologiques, une troisième catégorie de génocide, le génocide culturel, que les auteurs francophones en particulier dénomment aussi "ethnocide". On entend par là l'ensemble des mesures éducatives, culturelles, sociales, administratives et politiques qui, certes, ne conduisent pas à la destruction physique des membres d'un groupe persécuté, mais visent à la destruction de leur identité en tant que membres de ce groupe. Bien que l'article 3 du projet de la Convention sur le génocide ait été supprimé car la majorité avait pu dans les discussions passées imposer l’idée que l'ethnocide, en tant que violation des droits de l'homme et des minorités, ne faisait pas partie des actes criminels envisagés par la convention, de nombreux auteurs d'ouvrages sur les minorités considèrent aujourd'hui l'ethnocide comme une conséquence logique d'un génocide physique et par conséquent comme inhérent à la problématique du génocide en général . Les ethnocides sont souvent perpétrés contre des peuples ou minorités qui, tout comme les Arméniens autrefois, furent "réduits" par destruction physique à une minorité numériquement insignifiante. Cependant l'exemple des Arméniens montre bien que dès le 19ème siècle, les mesures appliquées par le gouvernement ottoman correspondaient au moins partiellement à la conception courante de l'ethnocide . Parmi ces mesures se trouvent des réaménagement administratifs, qui ont eu pour conséquence de transformer les victimes de la politique ethnocidaire en une minorité dans leur propre pays, ainsi que la transformation de toponymes (noms de lieux) ; le terme Haut-plateau arménien fut ainsi remplacé par "Anatolie orientale" (2ème moitié du 19e siècle).

Dans la première version de la Convention des Nations Unies sur le génocide (1947), il était prévu d'inclure un article pénalisant le « cultural genocide (ethnocide). Cet article devait réprimer "l'anéantissement des caractéristiques propres à un groupe poursuivi par l’exil forcé, l'interdiction de parler sa langue nationale, la destruction de livres et autres actions (Robinson 1960, 19). Dans la version finale de 1948 le terme n'apparaît plus. Le crime qu’il définissait correspond aujourd’hui à l’ethnocide : « L'interdiction de cours en langue maternelle et le rapt d'enfants constituent des mesures ethnocidaires typiques. L'exemple le plus récent est l'arabisation de l'Algérie, où un tiers de la population – environ 7 millions de Berbères – devraient faire le deuil de leur langue ». Ce dernier exemple constitue depuis 1948 un crime international aux termes de l'Article 2(e) de la Convention des Nations Unies sur le génocide.

Exemples d'ethnocide
On entrevoit déjà à partir de ces brèves indications générales que les exemples d'ethnocide sont plus nombreux que ceux d'extermination biologique. Nous devrons donc – pars pro toto– limiter le nombre d'exemples et commencer sur ce site par deux pays, l'Azerbaïdjan et la Turquie . Tous deux ont un comportement particulièrement agressif envers l'héritage culturel matériel de la minorité arménienne qui n'est plus présente qu'en nombre insignifiant sur leur territoire : dans le cas de la Turquie de 60.000 à 70.000 Arméniens chrétiens, dans le cas de l'Azerbaïdjan à peine 300 (depuis 1991). Bien qu'il s'agisse pour les biens culturels arméniens de monuments d'importance artistique et historique en partie exceptionnelle, comme l'église de la Sainte-Croix (Sourb Nchan) de l'île d'Akhtamar sur le Lac de Van, ou bien les ruines de l'ancienne Ani, capitale du Royaume arménien de Chirak, la Turquie n'a pas laissé enregistrer ces monuments à l'UNESCO en tant que patrimoine mondial digne d'être protégé. Le journal turc "Radikal" a toutefois annoncé le 24 juin 2005 que Sourb Khatch serait restaurée. Le Directeur de l'entreprise de restauration, Cahid Seydanli, avait auparavant rencontré le Patriarche arménien apostolique de la Turquie, Mutafian, qui a proposé l'architecte arménien Sakaria Mildanoglu. Que le chef du gouvernement turc Erdogan ainsi que le chef du gouvernement de la province de Van, Niasli Taneler, aient également donné leur accord pour la restauration montre bien l’importance politique que revêt encore aujourd’hui la sauvegarde des monuments arméniens. Les travaux de restauration devraient être achevé fin 2006. Des spécialistes italiens seront invités à participer aux travaux et un mortier spécial sera utilisé. L'analyse des pierres sera réalisée à l'étranger. Il reste à espérer que dans de telles conditions il n'y aura pas plus de destruction que de restauration, comme ce fut le cas à Kars.

I. Un héritage détesté: les monuments arméniens dans les Républiques de Turquie et d'Azerbaïdjan

a) La Turquie

"D'après les indications du Patriarche apostolique arménien de Constantinople, on comptait avant la première guerre mondiale en Arménie Occidentale, autrement dit dans la partie de l'Arménie dominée par les Ottomans, 2.200 cloîtres et églises, dont au moins 2.150 furent pillés et brûlés pendant le génocide, parmi lesquels des exemples d'architecture exceptionnels du début du christianisme, datant du 7e siècle. Les bandes de massacreurs pillèrent et dévastèrent entre autres le cloître de Jean-Baptiste (Sourb Karapet) à Mouch. Durant les pillages, plus de 20.000 manuscrits arméniens et reliques imprimées furent au total détruits dans les églises et les bibliothèques des cloîtres. On sait que les des plus importants apports des Arméniens au patrimoine de l'humanité sont les illuminations et la typographie . Jusqu'à ce jour, le gouvernement de la République turque se rend coupable d'actes de négligence et même de destruction délibérée d'œuvres culturelles arméniennes, malgré la signature de plusieurs traités internationaux sur la protection des cultures des minorités. Les autorités turques ont longtemps compliqué et voire même rendu impossible la conservation des églises et des chapelles comme lieux de culte pour les Eglises arméniennes représentées en Turquie (arménienne apostolique, arménienne unifiée, arménienne évangéliste). Toute restauration, modernisation ou même la transformation et l'agrandissement d'églises, dépassant un certain budget, relève de la compétence du Vakiflar Genel Müdürlügü (Direction générale pour les œuvres pieuses) et depuis quelques années également du Ministère des affaires étrangères. Cette procédure n'a jamais été approuvée par les Eglises et est en contradiction avec les mesures de protection des minorités du Traité de Lausanne de 1923 (Art. 40, 2° VL).

Dans le passé, des autorisations de rénovation furent souvent refusées sous prétexte de protection des monuments historiques. Durant des années, des travaux urgents de réparation ont été de cette façon retardés ou empêchés. La construction de nouvelles églises était exclue, tandis que le nombre de mosquées augmentait sans cesse en Turquie (70.000 vers 2001). Pendant que l'entretien des lieux de culte utilisés par les Chrétiens et les Arméniens était rendu difficile par les autorités, le riche héritage architectural des Arméniens, extrêmement précieux au point de vue histoire de l’art, était négligé systématiquement et volontairement. La négligence et la destruction de l'héritage architectural sacral et laïque ont souvent été documentées dans le passé par des scientifiques arméniens et étrangers. Dans une région à nombreuses secousses telluriques avec de fortes différences de température entre hiver et été, les monuments situés sur le Haut-plateau arménien requièrent des soins et une restauration plus intenses. Mais depuis le début de la République turque, les églises et cloîtres arméniens furent ou détruits, ou reconvertis en étables, dépôts, prisons, et même utilisés comme toilettes publiques. Leur identité arménienne est annihilée, niée ou aliénée; dans certains cas des monuments arméniens furent présentés comme exemples d'architecture seldjoukide et placés sous protection, dans d'autres on les convertit en mosquées. La cathédrale arménienne d'Urfa, dans laquelle 3.000 Arméniens ont été brûlés vifs fin 1895 - un événement que la missionnaire américaine Corinna Shattuck qualifia d'holocauste –, est un de ces monuments. C’est précisément cette cathédrale qui, comble du sarcasme, servit de dépôt des pompes à incendie pour les pompiers locaux, après l'extermination de la population arménienne d'Urfa au mois d'octobre 1915 ; elle fut transformée en mosquée en 1993.

La liste de destructions directes et indirectes de monuments arméniens en République turque est longue. En voici quelques exemples:

  • L’église Sourb Sargis (Saint Serge) de Tekor (aujourd'hui Dikor), érigée au Ve siècle, considérée comme la plus ancienne basilique à coupole d’Arménie, se dressait intacte jusqu'en 1912, lorsqu'un séisme fit s’effondrer la coupole, la plus grande partie du toit ainsi que la façade sud (la datation du séisme diffère selon les ouvrages). En 1936 un tremblement de terre causa d'autres dommages dont l’ampleur n’est pas connue. L'état actuel des restes, fragments du mur intérieur en mortier, complètement dépouillé de sa couverture en pierre, est le résultat de l'action de l'homme et non pas de séismes.

  • L'église de Sipni, probablement construite au VIIe siècle dans le village du même nom (aujourd'hui Varli), a été convertie en mosquée.

  • Le monastère du Saint Apôtre Bartholomée, érigé dans l'ancienne province arménienne d'Arbak (Vaspurakan) sur les lieux de son martyre, et qui était un des plus importants lieux de pèlerinage pour le peuple arménien et l'ensemble du monde chrétien, a été dynamité.

  • Le monastère de Saint Karapet (Jean Baptiste) fut pillé en 1915 et en partie détruit. Dans les années 1960, les exercices de tir de l'artillerie turque l'ont transformé en un amas de pierres. Plus tard on utilisa les pierres pour construire un village à l'endroit même.

  • Le monastère de Varag (Varagavank en arménien, Yedi Kilise en turc), à proximité de Van, fut détruit par l'armée turque au cours du siège de la ville de Van le 30 avril 1915. Par la suite fut fondé le village kurde de Bakraçli autour des ruines des églises restantes. Certaines parties du monastère ont été utilisées comme dépôts pour marchandises et comme étables. Le Varagavank est abandonné à sa "désintégration naturelle".

  • L’église de Sourb Sargis (Saint Serge) est la seule restée debout des cinq églises initiales du monastère Khtsgonk (IX – XIe siècle; Beskilise en turc), qui était fréquenté jusqu'en 1920, lorsque la population arménienne restante de la région de Kars fut chassée par les Turcs. Par la suite, la région fut déclarée zone militaire interdite et devint inaccessible aux visiteurs (jusqu'en 1984 il fallait une autorisation spéciale pour prendre la route de la basilique de Dikor/Tekor). Lorsqu'en 1959 le monastère de Khtsgonk put de nouveau être visité par les historiens, il ne restait plus que Sourb Sargis. On rapporte que les villageois racontaient autrefois que les églises avaient été bombardées par les soldats turcs, ce que les habitants de Dikor confirment encore aujourd'hui. Il est incontestable que la destruction a été provoquée par des explosifs. Des morceaux de la maçonnerie des églises détruites furent projetés loin de leur emplacement originel. Les ravins entre les pentes des montagnes furent comblés avec des débris dispersés, avec des restes de parois couvertes d'inscriptions, des fragments de colonne et des morceaux de décoration en pierre taillée. Les dommages causés à l'église de Sourb Sargis sont encore plus probants : les parois latérales des apsides et des chapelles ont subi une pression vers l'extérieur, provenant de façon évidente d'un explosif déposé à l'intérieur. La localisation d'un graffiti daté moderne (éclairé récemment par une fenêtre détruite) permet de déduire que la destruction est postérieure à 1955.

  • L'église du Saint Apôtre (Arakeloz) de Kars a été transformée en mosquée en 1988.

  • De nombreux fragments de pierre avec des gravures de pierre ainsi que des inscriptions arméniennes précieuses furent utilisés en 1973 pour des travaux de réparation d'une mosquée de Bitlis.

  • William Dalrymple décrit des exemples de destruction systématique de l'héritage culturel arménien (églises, croix de pierre "khatchkarner"). Il écrit entre autre : "lors de la construction du barrage de Keban en 1965, le lac artificiel est devenu une menace pour toute une série de monuments historiques, de sorte que le devoir de sauvetage s'imposait. Cinq monuments étaient particulièrement intéressant : deux belles mosquées ottomanes, une petite église orthodoxe syrienne ainsi que deux églises arméniennes avec des fresques remarquables datant du Xe siècle. Le processus de sauvetage est décrit dans le Middle East Technical University Keban (d'Ankara) Project Proceedings. Le rapport décrit comment les deux mosquées furent déplacées pierre par pierre vers un nouvel emplacement. L'église orthodoxe syrienne fut mesurée et extraite. On a toutefois complètement ignoré les deux églises arméniennes. Bien qu'elles soient les monuments menacés les plus anciens et peut être les plus intéressants, elles n'ont même pas été mentionnées dans le rapport. Elles sont ainsi couvertes pour toujours par les eaux du lac."

  • Ceci se répéta lors de la construction du barrage de Birecik. Ici disparut entre autres la forteresse médiévale arménienne du monastère de Hromkla (turc: Rum Kale) dans le Haut-Euphrate, de 1147 à 1292 siège des Katholikoi arméniens et d'un scriptorium qui a produit les meilleures spécimens d'enluminures arméniennes.

Alors que jusqu'aux années 1970 les exemples de destruction délibérée étaient patents, est apparu dans les années 1990 le problème des "rénovations endommageantes" causées par des pseudo fouilles et des restaurations d'amateur. À cet égard, les fouilles effectuées à Ani, capitale de l'ancien royaume médiéval arménien de Chirak, sont particulièrement contestables. "Depuis 1991 des fouilles archéologiques de plusieurs édifices d'Ani sont en cours. Ces fouilles sont conduites par le professeur Beyhan Karamagarali de l'Université Hacittepe d'Ankara. Des critiques ont souligné qu'elle ne possède aucune connaissance de l'art arménien et que son travail à Ani n'a pas grand chose à voir avec la véritable archéologie, mais consiste principalement à évacuer déchets et déblais de maçonnerie qui se sont entassés sur un édifice, pour mettre à jour d’éventuels soubassements. Le matériel, que des archéologues modernes enregistreraient et étudieraient soigneusement, est simplement rejeté. Il est vrai qu'elle n'est que rarement présente sur le site, et qu'elle abandonne volontiers son chantier de fouilles aux pelles et bêches de travailleurs non surveillés.

En 1995 des fouilles prolongées ont été entreprises sur les deux côtés du mur extérieur. Des déchets vieux de plusieurs siècles qui s'étaient accumulés au bas des murs furent déblayés - à certains endroits sur une hauteur de plus de trois mètres et demi. Ceci n'avait rien à voir avec une fouille archéologique, car aucun archéologue n'était présent et aucun examen du matériel évacué ne fut effectué ; au contraire, ce matériel fut chargé dans des camions à benne et évacué. La plus grande partie des fouilles fut réalisée à l'aide d'appareils lourds comprenant des excavatrices et des pelleteuses.

Ce travail n’était qu’un avant-goût de la "restauration" des remparts de la ville, organisée et financée par le ministère turc de la culture. En Turquie, la restauration signifie souvent destruction, suivie d'une copie primitive – de nombreux monuments historiques dans ces pays ont été irréparablement détruits par de telles "restaurations", et les murs d'Ani n'ont pas fait exception (...). En 1998 les travaux sur les murs prenaient fin, suite aux condamnations du résultat obtenu.

Toutefois, les entrepreneurs en bâtiment et politiciens locaux (souvent les mêmes personnes : le MHP qui est à la tête du gouvernement de Kars, est connu pour être étroitement lié à l'industrie turque du bâtiment) se sont grassement enrichis grâce aux "restaurations". En 1999, le processus de destruction a continué à un niveau encore plus élevé. Les travailleurs disposaient alors sur place d'une usine de coupe de pierre. Les murs de cette usine ont été construits entièrement avec les pierres dérobées aux ruines.

Ces "restaurations" n'ont à voir rien avec la conservation des édifices ou l'animation du tourisme. Leurs résultats repoussants ne résultent ni de planification tout simplement ratée, ni de manque de connaissance sur les tâches à accomplir – il n'a jamais existé une véritable raison archéologique pour commencer ces travaux, car ils contreviennent aux principes de toute conservation archéologique moderne reconnue, telle qu'elle est pratiquée partout ailleurs dans le monde.

La vérité est que les monuments rescapés d'Ani sont exploités comme une mine à ciel ouvert pour faire de l'argent. Tant que Ani servira aux politiciens d'Ankara de filière pour détourner l'argent de l'Etat dans les poches de ses politiciens et partenaires d'affaires locaux à Kars – le Prof. Karamagarali les a qualifiés de Mafia – se poursuivront les "restaurations", jusqu'à ce que Ani soit complètement détruite.

Il est particulièrement désastreux que le destin d'Ani repose entre les mains d'un membre du MHP, car le Prof. Karamagarali est depuis mai 1998 officiellement membre de ce parti d'extrême droite.

En outre, comme l'exemple d'Ani le démontre, l'origine arménienne des monuments est continuellement tue. A la place, les monuments arméniens sont présentés comme étant byzantins ou turcs, ou bien liés au nom d'une dynastie sous laquelle elle furent bâties (les Bagratides dans le Chirak, Artsrouni dans le Vaspurakan), sans toutefois mentionner l'appartenance ethnique de ces familles d'aristocrates arméniens.

DESTRUCTION SYSTÉMATIQUE de l'HÉRITAGE CULTUREL, INTIMIDATION de SCIENTIFIQUES

J'avais entendu d’autres histoires similaires sur la disparition mystérieuse de ruines arméniennes, et un an plus tard, alors que je travaillais en tant que journaliste pour "Independent", j'étais en mesure d'étudier la chose plus en détail (...) J'avais finalement amassé de nombreuses preuves qui montraient la vitesse alarmante à laquelle les belles églises arméniennes d'Anatolie, de grand intérêt architectural, disparaissaient soudainement de la surface de la terre. (...) L'état dans lequel se trouvaient les bâtiments n'était en lui-même pas alarmant. Certains avaient été endommagés par des tremblements de terre, et l'explosion de la population en Turquie avait amené un besoin accru en matériau de construction, que les églises ont satisfait. D'autres furent sapés jusqu'à la destruction par les paysans turcs, creusant pour chercher "l'or arménien", l'El Dorado légendaire qui, comme on le croyait, aurait été enterré par les Arméniens avant leur "déportation" en 1915.

Il était néanmoins clair que les autorités turques chargées de l'histoire antique n'ont pas fait beaucoup d'efforts pour empêcher les monuments arméniens de tomber en ruine. Durant les années 1980, de nombreuses mosquées seldjoukides et ottomanes ainsi que des caravansérails furent restaurés et consolidés, mais un tel traitement ne fut pas accordé à une seule église arménienne. Le monastère arménien de l'île Akhtamar sur le lac de Van, qui constitue incontestablement le monument le plus célèbre en Anatolie orientale, finit par recevoir un gardien, mais celui-ci ne fit rien pour stopper la dégradation de l'édifice: cinq reliefs majeurs, et il ne s'ensuivit aucune tentative pour consolider le bâtiment sous une forme quelconque. Un historien d'architecture britannique, avec lequel je me suis entretenu, prétend qu'il existe un « préjugé systématique » sur ce que les Turcs restaurent ou conservent. En outre, il était évident que des universitaires - turcs ou étrangers - ont été découragés à l'extrême de travailler sur des terres archéologiques arméniennes ou d'écrire sur l'histoire arménienne. Un archéologue britannique (qui, comme presque tous ceux avec lesquels je me suis entretenu sur cette question, a demandé à rester anonyme) m'a confié : « Il est tout simplement impossible de travailler sur les Arméniens. Officiellement ils n'existent pas et n'ont jamais existé. Si vous essayez d'obtenir une autorisation de fouiller sur un emplacement archéologique arménien, celle-ci vous est tout simplement refusée, et si vous vous mettez à l'œuvre sans l'autorisation, vous êtes poursuivi ». Ce témoignage fut clairement confirmé alors qu'il dessinait le plan d'une église arménienne située près de Van. Il fut emmené au poste central de police, où il fut soumis à un interrogatoire brutal durant trois jours et trois nuits. Il fut libéré sous caution et réussit à s'enfuir du pays. On le condamna par contumace à trois mois de travaux forcés.

La crainte de telles difficultés gêne considérablement l'étude des vestiges arméniens et conduit à un aveuglement sélectif chez les chercheurs dont la carrière professionnelle exige qu'ils travaillent encore en Turquie."

William Dalrymple: From the Holy Mountain: A Journey in the Shadow of Byzantium. London, 1997. S. 83 ff.

Conformément aux indications de l'UNESCO datant de 1974, des 913 édifices arméniens encore intactes après le génocide, 464 ont été détruits, 252 réduits en ruine et 197 sont en situation d'urgence. Bien que la Turquie ait adopté une loi pour la conservation et la reconstruction de monuments historiques, aucun monument arménien n'a été à ce jour restauré, sans que sa nature arménienne ne fût transformée. Aujourd'hui, tout un programme de falsification a été mis en œuvre lors de la "réparation" des murs d'Ani. Les monuments arméniens continuent à être bombardés et servent de cible pour la formation des militaires ; leurs pierres défoncées sont utilisées comme matériau de construction.

La Turquie a signé de nombreux accords pour la protection des monuments historiques et de l’héritage culturel des minorités. La Convention européenne sur la protection de l’héritage archéologique, signée par la Turquie le 30 novembre 1999, est entrée en vigueur le 30 mai 2000. « Cette convention actualise la convention de 1969, pour tenir des comptes des changements considérables que l’héritage archéologique a connus ces vingt dernières années en raison du développement de plans d’urbanisme et des projets d’ingénierie dans la plupart des villes européennes »i. Néanmoins, dans une étude publiée le 17 août 2000, l’avocate Anahid M. Ugurlayan concluait : « Des milliers de monuments culturels arméniens sont soumis à une politique de négligence délibérée de la part de la Turquie. »ii

b) Aserbaidschan

Les dirigeants azéris utilisent des méthodes identiques à celles utilisées en Turquie pour nier ou détruire les preuves de la présence arménienne sur le territoire actuel d’Azerbaïdjan, y compris l’intimidation et la persécutions des scientifiques.

Des mesures ethnocidaires à l’encontre de monuments arméniens furent déjà prises à l’époque soviétique, et concernaient des régions dans lesquelles vivent encore aujourd’hui des Arméniens, comme le Karabagh, ou dans lesquelles des Arméniens avaient vécu jusqu’à la soviétisation, comme au Nakhitchevan. Même la communauté arménienne de Bakou fut concernée ; des églises arméniennes et même le gigantesque cimetière arménien avec ses milliers de remarquables pierres tombales et d’inscriptions furent détruits. L’interprétation historique et artistique était déjà à l’époque au service de l’ethnonationalisme azéri. Comment peut prétendre qu’un territoire comme le Karabagh (Artsakh) soit azéri, alors 20 000 monuments arméniens y ont été recensés ? Les musées de l’Azerbaïdjan soviétique exposèrent certes de nombreux spécimens d’art populaire et d’artisanat arméniens, en provenance du Karabagh, parmi lesquels d’antiques tapis noués pour lesquels le Karabagh est particulièrement réputé. Mais ces objets furent présentés comme d’origine musulmane ou albanaisei, alors même que l’origine arménienne d’un tapis était prouvée de manière irréfutable par le nom écrit en alphabet arménien de la personne ayant fabriqué le tapisii. Les scientifiques ayant protesté contre cette forme d’ethnocide, ou ayant documentée la portée des destructions comme Chahen Mkrtchian, célèbre spécialiste de l’histoire et des monuments du Karabagh, furent poursuivis.

L’attitude criminelle envers la préservation des monuments arméniens, écrit Mkrtchian avec du recul, attira aussi des éléments criminels qui, à la recherche de trésors, détruisirent de nombreux chefs-d’œuvre sans prix, profanèrent des cimetières et se livrèrent au pillage ; ils utilisèrent pour cela diverses techniques. Un tel vandalisme concerna aussi de célèbres monuments architectoniques comme Gandsassar, Khutavank, Khatravan, Hakobavank, le monastère Yeritsmankants, l’ermitage de Kochik, le mémorial Yerich Arakial etc.

Jusqu’à la fin des années 1970, Bakou dissimula soigneusement les monuments arméniens ou les ignora. Sur les cartes de tourisme, dans les guides de voyage et dans d’autres publications de ce genre, publiés à Bakou, Moscou et à l’étranger, les pages consacrées au Karabagh contenaient des photos de monuments musulmans qui n’avaient rien à voir avec la région autonome du Haut-Karabagh. Parfois, quand on ne pouvait éviter de mentionner un monument arménien, un nom déformé lui était attribué, et on soulignait son origine albano-azérie, quoique aucun monument de cette sorte ne figurât sur la liste des monuments historico-culturels protégés du territoire azéri. Mais pendant le puissant mouvement d’indépendance d’avril 1988, de telles provenances furent à la hâte fabriquées de toutes pièces. Et ces listes fantaisistes et anti-arméniennes, dressées au moyen de graves déformations et falsifications, ne mentionnent aucun monument arménien du haut ou du bas Moyen-Âge »i.

Sous prétexte de restauration, les détails de construction caractéristiques des églises arméniennes à Gandsak (Kirovakan ; en azéri Ganja) furent transformés, afin que les édifices sacrés fussent présentés comme des chefs-d’œuvre de l’architecture azérie. Dans le même but, les inscriptions en caractères arméniens des noms des fondateurs ainsi que la croix d’un khatchkar de l’église Vatchagan Barepacht (12ème siècle) furent effacées au burin ; la pierre fut alors exposée dans le musée régional d’Agdam comme le monument le plus ancien d’Azerbaïdjani.

Le mouvement d’indépendance du Haut-Karabagh fut suivi en 1989 d’une forme plus agressive d’ethnocide. Au mois de juin 1989, les Azéris incendièrent la remarquable église de Rasantchetsots de Chouchi (Karabagh) ; le 25 décembre 1989 ils détruisirent l’église arménienne de Bakou, brûlèrent des livres sacrés, volèrent des images saintes et des objets appartenant à l’Etat. L’église de la Vierge du village d’Arakel ainsi que le monastère d’Amaras (fondé au 4ème siècle en Artsakh) furent ensuite attaqués à la grenade, sans que les assaillants répondent de leurs actes devant un tribunal ; les églises de Norachen, Banadsor, Tsori et une chapelle de Berdadsor subirent le même sort.

Alors que les parties du Karabagh encore peuplées par des Arméniens ont pu préserver en grande partie leur patrimoine culturel, en dépit des négligences des autorités, de la confiscation d’objets, de la falsification de l’identité de nombreux monuments et d’autres manipulations, les régions dont la population arménienne a été chassée sont dans un état bien plus grave. Les régions situées au nord du Haut-Karabagh et qui historiquement en font partie sont notamment concernées. Dans la seule région historique de Gartmank ont comptait jadis 5000 monuments, dont le sort est aujourd’hui inconnu.

Un des cas les plus graves d’ethnocide en Azerbaïdjan concerne la région du Nakhitchevan, dont la population arménienne fut chassée au début de la soviétisation. En 1921, le Nakhitchevan (4000 km carré) avait été, sous l’impulsion de Moscou, placé sous domination azérie en tant que « République autonome », bien qu’il ne présentât aucune frontière commune avec l’Azerbaïdjan. Les 2000 derniers Arméniens du Nakhitchevan furent chassés en 1988, après le déclenchement du conflit du Karabagh. L’Azerbaïdjan a depuis 1922, mais surtout dans les années 1998-2003, systématiquement détruit les monuments les plus remarquables de cette région historiquement arménienne : le cimetière arménien de Djoura (ou Djougha, farsi : Djoulfa) fondé il y a 1500 ans à proximité de la frontière avec l’Iran, et qui comptait encore au début du 20ème s. 6000 khatchkar. Chaque khatchkar arménien est une pièce unique et donc irremplaçable. Les khatchkar de Djoura constituaient une chronique de l’histoire des Arméniens dans cette régions et de plus un objet d’étude unique pour la stylistique comparée. Dans un appel de la Research on Armenian Architecture (RAA) à l’UNESCO du 9 janvier 2003, on peut lire : « Pendant l’époque soviétique, le cimetière de Djoulfa, historiquement et culturellement unique, ne fut en aucune façon protégé par le ministère azéri des monuments historiques. Au contraire, un grand nombre de khatchkar disparurent après 1922. Etant donné l’observation intensive de la frontière dans cette zone militaire interdite d’accès, rien n’a pu se produire sans que le gouvernement n’en sût quelque chose. Mais une destruction bien plus grave devait encore se produire.

Zu unserem großen Bedauern geht die kulturelle Gewalttat nun wieder fort. Verlässliche Quellen informierten uns, dass seit dem 9. November 2002 nicht nur die Zerstörung der noch vorhandenen Gräber, sondern auch der noch vorhandenen, obwohl bereits an Zahl reduzierten Kirchen und Klöster in dem Gebiet wieder eingesetzt hat. Eine große Zahl von Arbeitern zerstört die wertvollen Relikte mittelalterlicher christlicher Kultur teilweise durch Zertrümmern und teilweise durch den Abtransport auf Lastwagen zu einem unbekannten Ziel. Doch wiederum kann dies nicht ohne Erlaubnis der Regierung geschehen.

En novembre 1998, des témoins observèrent, du côté iranien de la frontière, comment des pierres tombales furent chargées par des grues sur des wagons de chemins de fer. Le sol fut alors aplani par des bulldozers. Cette destruction dura trois semaines, pendant lesquelles environ 800 khatchkar furent évacués. Il y a des raisons de présumer que ces pierres, si elles n’ont pas été détruites sur place, ont été utilisées comme matériel de construction pour de nouveaux bâtiments. Le transport par les chemins de fer étatiques prouve clairement que ces actions ont été planifiées par le gouvernement azéri. Les protestations de l’UNESCO et d’autres organisations entraînèrent l’arrêt de ces activités barbares.

A notre grand regret, ces destructions culturelles se poursuivent. Selon des informateurs fiables, les destructions concernent depuis le 9 novembre 2002 non seulement les tombes encore intactes, mais aussi les églises et monastères de la région. Une grande quantité de travailleurs détruisent les précieuses reliques de la culture chrétienne du Moyen-Âge, en partie en les réduisant en gravas, et en partie en les transportant sur des camions vers des destinations inconnues. Encore une fois, ces actions ne peuvent se produire sans l’autorisation du gouvernement.

On ne peut pas s’empêcher de mettre en parallèle ces actions avec la destruction des statues de Bouddha par les Talibans en Afghanistan pour des motifs fondamentalistes. Cela avait entraîné des protestations dans le monde entier. Dans le cas des statues de Bouddha, il s’agissait de l’effacement systématique de monuments religieux appartenant à une culture assez éloignée de la nôtre. Mais les destructions au Nakhitchevan concernent l’histoire culturelle européenne.

Pourtant, les destructions se poursuivent sans entrave. Le 10 janvier 2003, la RAA ne pouvait que se plaindre : « Ce cimetière fondé il y a 1500 ans a été entre temps complètement aplani. » Des photos prises à partir du côté iranien de la vallée de l’Araxe documentent sans équivoque cet ethnocide, qui d’ailleurs – comme tous les crimes semblables dans l’histoire des ethnocides de la Turquie et d’Azerbaïdjan – fut commis avec un mépris total du repos des morts, particulièrement sacré en Orient. Le nationalisme azéri a ainsi fait un grand pas vers son but : l’anéantissement des traces de la présence arménienne sur le territoire national.

Ce qui est perdu est perdu. Toutefois, cette perte ne concerne pas seulement la nation arménienne, mais aussi l’héritage de l’humanité. A l’avenir, ce n’est qu’à l’aide de photos que les scientifiques pourront étudier les chroniques de Djoura ; mais cette analyse sur papier ne remplacera jamais le travail sur le terrain et les fouilles archéologiques.

Pour montrer ce qui a été détruit jusqu’à présent et ce qui continue à l’être, nous publions les photos suivantes, que la RAA a amicalement mis à notre disposition ; nous renvoyons d’ailleurs à leur site internet: http://www.raa.am

  1. Ethnocide par la Turquie
  2. Ethnocide par l’Azerbaidjan




(1) Le terme et sa signification
(2) Voir Keith, Shirley: Les Indiens d'Amérique du Nord. Un peuple en voie de disparition. In: Le livre blanc de l'éthnocide en Amérique. Paris 1972, p. 15.
(3) Koutcharian, Gerayer: Der Siedlungsraum der Armenier unter dem Einfluss der historisch-politischen Ereignisse seit dem Berliner Kongress 1878: eine politisch-geographische Analyse und Dokumentation. Berlin 1989, S. 18 (Abhandlungen des Geographischen Instituts/ Anthropogeographie. Bd. 42).
(4) C’est-à-dire le site internet du groupe de travail AGA.
(5) Koutcharian, Gerayer: Der Völkermord an den Armeniern (1915-1917). In: Hofmann, Tessa (Hg.): Verfolgung, Vertreibung und Vernichtung der Christen im Osmanischen Reich 1912-1922. Münster, 2004. S. 64
(6) Le site « "virtual Ani" http://www.virtualani.freeserve.co.uk/index.htm contient une description exhaustive avec images et photos historiques.
(7) Pour plus de details, voir: http://www.virtualani.freeserve.co.uk/magazberd/
(8) Neglecting Armenian Monuments, Turkey Violates Lausanne Treaty. "Armenian Forum", 17 August 2000, Internet-Fundstelle: http://www.gomidas.org/forum/af6mon.htm
(9) Voir les photos avant et après la destruction sur le site "Virtual Ani", http://www.virtualani.freeserve.co.uk/khtzkonk/
(10) Dalrymple, opus cit. p. 85
(11) "Virtual Ani". http://www.virtualani.freeserve.co.uk/history/part3.htm
(12) "Virtual Ani": http://www.virtualani.freeserve.co.uk/history/restorations.htm
(13) "Turkish Daily News", May 19, 1998.
(14) The Genocide of Armenians by the Turks, a.a.O., S. 27
(15) Communiqué de presse du Press-Service, Council of Europe, 30 November 1999
(16) Neglecting Armenian Monuments, Turkey Violates Lausanne Treaty. "Armenian Forum", 17 August 2000. Internet-Fundstelle: http://www.gomidas.org/forum/af6mon.htm
(17) Il ne s’agit pas là des Albanais des Balkans, mais d’un peuple caucasien du même nom qui n’existe plus aujourd’hui.
(18) Mkrtchyan, Shahen: Vandalism: A Collection of Evidential and Documentary Materials about the Destruction and Misappropriation of the Heritage of Armenian-Christian Culture in Azerbaijan. Yerevan 2002, p. 8.
(19) Idem p. 9.
(20) Idem p. 10.
 


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